voyages en arménies
mercredi 3 juin 2009
Assimilation
Au début, sa famille cachait mal son dépit. « Aman, aman ! Notre Gayané, notre joyau, notre survivance, la prunelle de nos yeux, mais pourquoi ne s’est-elle pas trouvé un arménien ? ». Ils se marièrent et la famille oublia ses regrets. « Il est bien finalement ce Pierre-Henri. Gentil, attentionné, honnête, travailleur…après tout, presque un arménien ! Et puis nous vivons en France maintenant, à quoi bon rester entre nous ? ». Il fallait être de bons citoyens, bien intégrés. Ne pas offrir de résistance au grand brassage uniformisateur des identités dans le giron jacobin, qui lui-même n’était qu’une variante locale du rouleau compresseur de la globalisation.
Les pontes communautaires, trop occupés à serrer des paluches officielles, n’avaient pas compris que la seule chance de survie de leur culture certes si belle, mais si faible et si fragile, résidait dans les unions des leurs entre eux et dans leur jubilation à vivre cette culture. Ils n’avaient rien fait pour endiguer la dilution, se contentant de se gargariser des impressionnantes facultés d’intégration des leurs, alors qu’il s’agissait en fait d’une assimilation rapide et massive.
Les enfants des enfants de Gayané oublièrent tout du monde de Haïk, jusqu’à la signification du nom de leur grand-mère. Ce nom que les générations précédentes avaient réussi au prix de sacrifices inhumains à sauver de la disparition dans les chemins arides et sanglants de l’Anatolie en fusion. Ce nom tomba dans l’oubli, jusqu’à ce que, peut-être, un généalogiste l’exhume un jour de vieux registres d’état-civil pour le coucher sur un fichier où il dormira pour toujours, comme une vieille poterie dans les caves d’un musée.
De toute façon, tout cela n’avait plus aucune sorte d’importance. Il ne restait plus d’arméniens dignes de ce nom dans ce pays. Peut-être quelques vieux amnésiques ci et là, qui singeaient de vieux rituels dont ils avaient oublié le sens. Ils avaient disparu, ne sachant plus ni pourquoi ni comment être arménien.
Pendant quelques temps, ils avaient bien couru après l’illusion d’une justice pour le grand crime, mais ils n’avaient pas compris que les nations entre elles n’étaient que de vieilles prostituées, menteuses, avides, ignorantes de la moindre droiture et parjurant constamment les idéaux qu’elles affichaient.
Dans cette course vers le mythique sommet d’une impossible justice, ils s’étaient épuisés, avaient perdu le nord. De lassitude, ils s’étaient fondus dans la masse, et avaient fini par s’oublier eux-mêmes.
Et Talat riait, riait, riait à fendre le marbre de son mausolée étincelant, et le souffle de son hilarité gonflait d’orgueilleux drapeaux écarlates frappés du sceau de la lune et des étoiles.
Et le monde indifférent valsait, valsait, valsait toujours plus vite dans un tourbillon de dollars et de gaz carbonique, s’enfonçant toujours plus profond dans la fange de son indignité.
samedi 30 mai 2009
Kevork
dimanche 3 mai 2009
L'arménie à vélo
Je veux voir et entendre cette Arménie que j’espère animée d’une vigueur nouvelle, je veux comprendre le quotidien de ces gens, humer l’air du temps et m’imprégner de cette terre. Et je veux aussi m’emparer de la langue, parvenir à ce niveau minimal qui permettrait de parler avec les arménophones d’ici sans les ennuyer. Je me suis promis de ne pas parler un mot de russe, langue que j’ai utilisé lors de mon précédant voyage. L’arménien n’est plus parlé dans ma famille depuis quelques générations, et je veux sceller une fois pour toutes les retrouvailles de la lignée avec la langue du vieux pays, ou du moins son avatar oriental.
J’irai donc seul, et pour que l’immersion soit complète, je me déplacerai en vélo, comme précédemment. Nul meilleur moyen en effet pour ressentir physiquement le pays, au plus proche des éléments, de la terre, de l’air et du soleil, et parfois aussi … de la pluie ! Excellent pour la forme, le vélo l’est également pour communiquer avec les gens. Il permet un contact immédiat et suscite souvent la curiosité, attirant à vous nombre de gens désireux de savoir d’où vous venez, où vous allez, et quel type d’énergumène vous êtes pour voyager au prix de tant d’efforts !
J’atterri le 22 Août à Zvartnots, en plein milieu de la nuit. Dommage pour le panorama, mais il y aura bien d’autres occasions de s’en mettre plein les mirettes. Le Zvartnots version 2008 n’a que peu de choses en commun avec le vieil aéroport soviétique de mon souvenir. L’ancien était de dimensions plutôt exigus, de couleur terne, l’attente aux douanes était désespérément lente et désordonnée, et les visages fermés et las. Le nouveau est clair, spacieux et lumineux. Les files d’attentes sont rapides et bien régulées par des hôtesses fort charmantes et polyglottes. De larges écrans plats allèchent le touriste en lui faisant miroiter du Sevan, du Gueghart, du Matenadaran, du kholovats et du cognac. Et comble de l’inattendu, le douanier me décoche un sourire en me souhaitant un bon séjour. Je ne sais pas ce qui m’attend dehors, mais décidemment, le sas d’entrée dans le pays a été bien peaufiné…
Je déballe mon vélo et tente de me concentrer sur le montage des pièces que j’ai détachées pour le transport, alors qu’un attroupement de curieux s’est formé et que je suis bombardé de questions. J’ai du mal à comprendre ce qu’ils disent et je me demande si je ne suis pas complètement azimuté par la nuit blanche passée dans l’avion, mais je m’aperçois vite que les deux mois et demi de méthode assimil précédant mon départ vont être quelque peu légers…Je comprends néanmoins la proposition de m’amener sur Yerevan que me font deux trentenaires venus chercher la soeur de l’un d’entre eux. Je la décline poliment, tenant fermement à réaliser le phantasme d’arriver en vélo à Yerevan au point du jour.
Sur la route menant à Yerevan, le paysage est bien plus conforme à mon souvenir que cet aéroport flambant neuf : route aux bords pas très nets, bordée de baraques et d’échoppes décrépies où l’on vend un tas de trucs hétéroclites, saupoudrée ci et là de poussière et de détritus divers. Surgit soudain un comité d’accueil d’un genre inattendu qui me fait regretter de ne pas avoir honoré la proposition des sympathiques yerevantsis. Une des plaies du cyclotouriste (avec la pluie, le vent de face, le soleil de midi, etc…) vient de faire irruption sur ma route : des chiens d’aspect plutôt sauvage et du genre hargneux me prennent en chasse. Alourdi de sacoches, je ne pourrai pas les semer, il va falloir négocier. Je m’arrête net et fixe d’un regard impérieux le plus proche des cabots. A mon grand soulagement, ils freinent des quatre pattes dans un ballet de poussière et s’enfuient en sens inverse. Je remballe le spray lacrymogène dont je n’aurai jamais à me servir au cours de ce voyage. Heureux pays où les chiens ont encore peur de l’homme !
En s’approchant de la maïrakaghak [capitale], les abords de la route prennent des allures de Las Vegas, des casinos rutilants y ont poussé comme des champignons. Il y aurait-t-il une symbolique de l’emplacement ? Le touriste venant de Zvarnots, serait-il prié de claquer son fric en allant sur Yerevan, et, en sens inverse, le yerevantsi devrait-il d’abord gagner le gros lot pour se payer son billet d’avion ? Ces nombreux tripots aux façades clinquantes contrastent néanmoins violemment avec les modestes masures des environs et dégagent une vulgarité certaine. Comme pour me chasser loin de ces lieux de perdition, quelques roquets matinaux me signifient leur hostilité au cyclisme, mais de même qu’avec leurs congénères précédents, il me suffit de m’arrêter et de les fusiller du regard pour les mettre en déroute, voire de les engueuler pour les plus motivés d’entre eux.
Au fur et à mesure que je me rapproche de la ville, deux choses m’étonnent : la saleté des bas-côtés de la route, où s’accumulent sacs et bouteilles en plastique, cartons, emballages et détritus divers, et la densité du trafic, lequel n’a plus rien à voir avec le maigre filet de véhicules que j’ai connu auparavant. La circulation d’une vraie capitale, sans la propreté à laquelle nous sommes habitués dans les villes de l’ouest. Cette vitalité automobile est plutôt bon signe me dis-je, cela signifierait que plus de gens ont les moyens de se payer un véhicule et le carburant, donc que la situation économique de nombreux ménages s’est probablement améliorée…A moins que…ce ne soit là que les manifestions de la présence de nombreux diasporiques, installés ou en villégiature à Yérévan. Contournant le quartier de Nor Kilikia [« nouvelle Cilicie »], je longe le stade Hrazdan dans lequel viendra peut-être le président turc Abdullah Gül dans deux semaines. Apercevant un peu plus haut le Tzitzernakabert [la « forteresse aux alouettes »], monument dédié au génocide, je me demande si sa proximité avec le stade aura une quelconque importance symbolique dans cette « diplomatie du football ».
Après avoir demandé mon chemin à tout un tas de gens divers : un vostikan [policier] blagueur, une mère de famille pressée, un babig [papi] curieux, un deghamart [jeune homme] polyglotte, un groupe de nanars [nanas] effarouchées, j’arrive enfin chez la famille qui m’accueillera sur Yerevan. Il s’agit d’un sympathique couple de trentenaires, Raffi, Libanahay et Lucine, Hayastansi, ayant vécu ensemble aux Etats-Unis les douze dernières années. Ils ont décidé de tenter l’aventure et de s’installer à Yerevan avec leurs deux enfants de cinq et sept ans. L’anglais ou le français s’avèrent rapidement beaucoup plus pratique, on verra plus tard pour l’immersion complète, d’autant plus que je rejoins Harout, un ami françahay, pour un dîner au centre ville. Nous passons l’après-midi à flâner et à régler quelques problèmes pratiques : il me faut une kardes [carte routière], je n’ai pas pu trouver mieux que du 1 : 400 000 sans la mention du dénivelé, à la librairie Noyan Tapan (aussi disponible à l’ambassade du Karabagh), un herrakhoss [téléphone] (le mien n’ayant pas été débloqué avant mon départ), et une carte sim locale.
Nous passons par l’orgueilleuse avenue du Nord, où de grands immeubles de style néoclassique ont été récemment érigés, sorte de vitrine du Yerevan du 21ème siècle, appelée à s’étendre au reste du centre ville. Près de l’opéra, le dernier carré des partisans de LTP fait un sit-in permanent et a dressé des pancartes à l’effigie des hommes politiques emprisonnés et des victimes du drame du premier Mars. Leur présence en ces lieux forme comme une tache, un reproche, sur cette vitrine de luxe que le pouvoir actuel est en train de bâtir.
Au hasard de ces déambulations, je suis frappé par certains morphotypes. En ville, on croise parfois des gueules pas possibles, telles qu’on en rencontre souvent dans ce coin de l’orient, entre Turquie, Syrie, Iran, et probablement aussi Irak où je ne suis pas allé. Des sourcils épais et bas, parfois d’un seul trait, qui donnent aux yeux sombres une lueur sauvage. Des crânes brachycéphales à l’occiput plat et au front étroit et fuyant, des nez busqués aux racines fortes et implantées haut, des pommettes taillées à la serpe. Et les fameux hay atchker [yeux arméniens], souvent sombres, noirs, parfois d’un vert ou d’un bleu profond, soulignés de cils noirs, longs et drus donnant au regard cette intensité et ce reflet mélancolique si particuliers.
Il me semble à la fin de la journée, après avoir traversé les quartiers du centre, de Nor Kilikia, De Nor Arabkir, d’Aygedzor et de Nork, que la ville semble nettement plus active et moins délabrée qu’auparavant. Soirée au restau avec Harout dans les jardins de l’opéra. Une jeunesse apprêtée avec soin sirote des sourdj [cafés] et des colas en petits groupes le plus souvent homogènes (les garçons entre eux, les filles entre elles), circule de cafés en cafés en se reluquant copieusement les uns les autres, et raconte sa vie le mobile collé à l’oreille. Il flotte dans l’air tiède de cette nuit arménienne une douce insouciance aux reflets de luxe et de volupté.
Je passe la journée suivante à régler des problèmes mécaniques sur le vélo qui a été abîmé pendant le transport, et lorsque je veux partir, Raffi m’en dissuade en me montrant une tempête qui se profile à l’ouest. Ce n’est qu’au troisième jour de mon arrivée, que je m’élance enfin vers la plaine d’Armavir. Les perfides canins de la route de Zvarnots ne sont plus là, certainement écrasés de chaleur, ils doivent ronger un os quelque part à l’ombre, et je progresse rapidement jusqu’à Etchmiadzine. Comme à Yerevan, mais ici la différence est moins frappante, la ville semble être plus active et plus prospère qu’il y a huit ans. Je flâne quelque peu dans la ville et discute avec quelques types puis vais au monastère dans l’espoir de retrouver Edouard, un séminariste que j’ai rencontré lors de mon précédant voyage mais dont j’ai égaré l’adresse. On m’apprend qu’il s’est marié et est parti s’installer aux Etats-Unis. Pas étonnant. Jadis, il rêvait d’Allemagne, il a simplement poussé un coucher de soleil plus loin…
Des séminaristes et des prêtres hors du temps se baladent dans les aïgui [jardins] de l’évêché et des sbossacherdjik [touristes] de toutes sortes (américains, japonais, français, italiens, etc…) vont et viennent de la cathédrale en un flot mince mais incessant. Des cortèges nuptiaux tournent dans la ville en de longs serpents automobiles filmés depuis la voiture de tête. Je serrais bien allé faire un tour dans la cathédrale histoire d’humer l’encens et de voir si Dieu y est vraiment, mais mon short est non grata dans ces lieux, et puis je connais déjà. Sans Edouard, Etchmiadzine me semble désormais bien étrangère, et je finis par reprendre la route.
Vers 17h, aux abords d’Armavir, j’aperçois sur le bas-côté des dzemérouk [pastèque] posées en pyramides calibrées, et je succombe à la tentation, d’autant plus que je commence à avoir sacrément soif. Le guioughatsi [paysan] qui les vend veut m’en offrir une, ce que je refuse énergiquement : « Yes anbaïman ouzoum em vetjarel ! » [Je veux absolument payer]. Après quelques palabres à l’issue desquels je fais mine de partir si je ne peux pas payer, nous trouvons finalement un accord et je me retrouve en hôte de marque, sur un strapontin à l’ombre de la camionnette, à déguster une succulente dzemérouk. Levon, c’est le nom de ce producteur de pastèque, commence à me brancher sur les conditions de vie en France, et la discussion glisse vers l’inventaire des doléances sur le marasme économique en Arménie. J’apprends que Levon n’a pas l’eau courante à la maison, alors qu’il habite à 50 km seulement d’Yerevan et 7 km d’Armavir. Il vend ses pastèques en moyenne 100 dram la pièce (environ 25 centimes d’euros), soit le prix d’un pain, l’aliment de base dans les campagnes. Il vend environ une dizaine de pastèques par jour, soit une recette de 1000 dram par jour (2,40 euros), soit près de 70 euros par mois. Levon m’explique l’équation infernale : en tant que chef de famille, il doit subvenir aux besoins de cinq hoki [âmes], qui chacun consomme près d’un pain par jour, ce qui en définitive revient à la moitié des recettes d‘une journée. Le reste de l’alimentation est assuré par la production de sa petite ferme : poulet pour la viande et les oeufs, brebis pour le lait et fromage, légumes et fruits du jardin. Tout cela demande un labeur quotidien, assuré surtout par sa femme, et alourdi du fait de l’absence d’eau courante et de la nécessité de puiser l’eau aux citernes réapprovisionnées régulièrement par camions. L’hiver, il abandonne les siens pour travailler en Russie dans la région de Krasnodar, seul moyen selon lui de pouvoir gagner suffisamment d’argent pour éviter la misère à sa famille.
Parcourant les rues quadrillées à l’équerre d’Armavir, je demande à voir le Der Hayr [prêtre]. Je compte lui demander s’il peut m’adresser à une famille de confiance chez qui je pourrais passer la nuit moyennant finances. Lorsqu’on ne maîtrise pas bien la langue, il est en effet plus difficile de percevoir objectivement ou intuitivement la malhonnêteté, les troubles psychopathologiques ou caractériels, ou tout simplement si quelque chose ne colle pas. Passer par l’intermédiaire d’un prêtre me semble être une méthode plus sûre permettant d’éviter les mauvaises rencontres. Malheureusement, j’apprends qu’il n’y a pas de prêtre dans la ville. Il faut aller dans un village à 7 km de là pour en trouver un. Je m’adresse à deux deghamart fringants, gominés, parfumés, repassés et cirés comme pour la parade. Je leur fais part de mes plans d’incrustation chez l’habitant, mais ils n’ont pas l’air de se sentir concernés. En fait, les hidalgos n’ont vraiment pas le temps de s’occuper de ce cyclotouriste embarrassant. Il sont apparemment sur un coup : des nanars [nanas] d’Yerevan sont en ville, la chasse est ouverte et la soirée s’annonce torride. Je croise ensuite une mère de famille « tsavoum em, paitz mez mot angareli é » [désolé, mais chez nous c’est impossible], un babig « tchem garokh, kordz ouném » [je ne peux pas, j’ai du travail] (!), deux aspirants professeurs d’éducation physique qui me proposent d’aller dans leur village à 9 km de là, et une dadig « im benakaranes medch chad pokr é » [chez moi c’est trop petit]. Bon, il va falloir déclencher le plan B : je vais directement chez le maire lui demander s’il ne pourrait pas me recommander quelques uns de ses administrés. Il n’est pas là, son frère m’accueille et me suggère un hôtel. Je repousse cette éventualité, mettant en avant l’intérêt ethnographique du séjour chez l’habitant. Mon insistance semble le plonger dans l’embarras, quand soudain la solution déboule au volant d’une passat grise. Le frère du maire hèle le conducteur, Samvel, en vacances dans sa ville natale. Il habite depuis quelques années en France, à deux stations de métro de chez moi ! Décidément, haykakan achkhare pokrig é [le monde arménien est petit]. Je passe la nuit chez ses parents, qui ont l’air contents de voir ce genre d’animation à la maison.
Midi trente le lendemain. Le voile nuageux qui m’avait jusqu’alors épargné des ardeurs du soleil, se dissipe brutalement. Les vibrations au niveau de la roue avant sont soudain plus sensibles. Pas étonnant, le pneu avant vient de crever. Je m’arrête au milieu de nulle part sous un soleil de plomb et commence à démonter la roue. Le peu d’effort que je fais me semble anormalement lourd, j’ai mal partout, me sens très las, je transpire abondamment et quelques spasmes me parcourent le ventre. J’accuse d’abord le soleil, mais je me rends compte qu’en fait, je suis malade et que j’ai de la fièvre. Je regarde aux alentours : des pierres à perte de vue et pas une habitation. Il ne va pas falloir traîner ici, sous le soleil au zénith, je me sens de plus en plus mal. Une sorte de syndrome grippal ? Une gastro-entérite ? Je commence à soupçonner la pastèque de Levon de quelque propriété microbiologique indésirable à effet différé.
Mes bienfaitrices comprennent vite que je ne tiendrai pas le coup très longtemps et me laissent aller profiter d’un repos thérapeutique bien mérité, non sans passer me délester in extremis aux lieux d’aisance, qui consistent en un trou entre deux planches entouré de tôle et de planches approximativement jointives. Il s’agit des seules et uniques toilettes pour tout l’immeuble, utilisées été comme hiver, et leur ergonomie ne donne pas vraiment envie de s’y attarder…Je commande donc une bonne plâtrée de riz à Mariné, afin de limiter au plus vite ma fréquentation de ce lieu fétide, et avale aussi sec un sachet de smecta qu’en bon routard aguerri je trimballe toujours dans mes soutes.
Mariné a dépêché auprès de moi un ange gardien, sa fille Lilith, ravissante petite fille de 9 ans, qui veillera sur moi avec une attention quasi professionnelle pendant les deux jours de cette halte salvatrice. Lilith descendra périodiquement voir si je n’ai pas besoin de quelque chose, si j’ai besoin d’eau, de riz, si mon assiette peut être débarrassée, si je n’ai pas trop chaud, trop froid, si je suis toujours vivant, etc.… Echange de bons procédés, je lui donne du paracétamol et de l’ibuprofène pour apaiser la douleur d’une poussée dentaire, et scelle ainsi une reconnaissance mutuelle certainement éternelle, en tout cas de mon côté.
Alors qu’il fait déjà nuit, un tapotement sur l’épaule me réveille et je vois autour de moi Mariné, ses deux enfants Lilith et Narek, et un homme de taille moyenne approchant la quarantaine, au visage plutôt sévère mais au regard doux. Andranik, le mari de Mariné vient voir quelle sorte de zozo sa femme vient de lui ramener à la maison. Nous échangeons quelques mots et il semble plutôt content et honoré d’avoir ce genre d’hôte surprise. Pas évident cependant si l’on imagine un peu la situation de son point de vue : il rentre d’une harassante journée de travail tard le soir et trouve chez lui, vautré au plumard, un type qui baragouine un dialecte approximatif, qui chauffe, qui gargouille, et que sa femme lui dit avoir trouvé à la mairie !
Le deuxième jour de mon séjour à Dalarik, le bruit s’est répandu dans le village qu’un français malade a trouvé asile chez Mariné, et quelques jeunes garçons du village souhaitent voir le spécimen. Lilith prend les devant et se charge de faire mon impresario, jouant l’intermédiaire et dissuadant les curieux de me déranger. Je décide d’aller au devant de la foule (six garçons) en délire et répond aux questions désormais habituelles et leur demande aussi ce qu’ils connaissent de la France. Apparemment pas grand-chose à part Zidane et Aznavour, mais ils semblent curieux d’en savoir plus. Mon imprésario Lilith clôt finalement l’entretien en leur rappelant que je suis malade et qu’il ne faut pas me fatiguer. Sacrée Lilith, c’est peut-être aussi grâce à elle que je me suis vite remis.
Le lendemain en effet, la fièvre a baissé, je me sens à peu près en état de tenir debout, pas franchement en forme, mais je ne peux pas passer ces vacances à roupiller dans un appartement vide ; que vais-je raconter à mes amis à qui j’ai dit que j’allais faire le tour du pays à vélo, ça va être amot [la honte] ! Il faut se pousser et reprendre la route, si jamais je me sens trop mal, je pourrais toujours demander asile quelque part ; je connais le truc maintenant : aller à la guioughabedaran et demander la sotsialakan achkhadogh !
Pour repartir du bon pied, rien de tel qu’une bonne douche à l’ancienne, les pieds dans une bassine en métal, en se versant de l’eau froide sur la tête avec une cruche en plastique. En faisant la manip préparatoire moi-même (chercher l’eau à la citerne, l’amener à la salle de bains improvisée dans l’entrée de l’appartement, amener la bassine, jeter l’eau sale après la douche, laver la bassine, la remonter à l’étage) et en lavant la vaisselle du petit-déjeuner (brindz iharké [du riz, bien sûr]) et quelques affaires, je réalise à quel point la vie quotidienne sans eau courante peut être pénible, et la productivité des activités domestiques d’autant plus faible.
Remerciements pleins de gratitude à Mariné et Lilith, adieux émouvants, un dernier regard sur Dalarik et je repars vers le nord en longeant la frontière turque, en plein Karastan [pays des pierres]. Le paysage est en effet aride, couvert d’une maigre végétation et parsemé de pierres affleurant partout. La route est de bonne qualité, refaite récemment grâce au millenium challenge, et le dénivelé modéré ; je progresse rapidement malgré ma petite forme.
En fin d’après-midi, et ce sera la règle lors de mon voyage, un arevelkits kami [vent d’est] violent se lève et je me traîne péniblement jusqu’à Aniavan, à 6 km en face de l’ancienne capitale Ani. La première personne que je rencontre est une dadig [mamie] qui balaie devant sa porte avec ce fameux balai en brindilles à manche court, répandu dans toute l’ex Union soviétique et au Moyen- Orient, complètement anti-ergonomique puisqu’il oblige à se courber et provoque de nombreux lumbagos et autres sciatiques. Ophelia me semble bien sympathique et je lui propose de m’incruster chez elle pour la nuit moyennant finances. Elle ne se fait pas prier et m’embarque vite chez elle avant que les autres dadig du coin qui ont rappliqué ne lui dament le pion en m’invitant chez elles.
La famille d’Ophelia est de Mouch, comme l’était celle de ma grand-mère, et elle me sert exactement le même succulent potage aux boulettes de viande que ma grand-mère cuisinait jadis ! Cela fait au moins une douzaine d’année que je n’ai pas goûté un tel potage, j’en reprends deux fois. «Ophelia, tzer aboure, aménahamovn é, vor yes vaghouts i ver gera [votre soupe est la meilleure que j’ai mangé depuis longtemps]. La soirée se termine autour d’un thé, la famille d’Ophelia et quelques amis ont fait cercle autour de moi, et s’occupent de me faire pratiquer l’arménien de manière intensive au cours d’une séance de questions/réponses nourrie.
Le lendemain, je repars en laissant une petite somme à Ophelia, qui ne sera pas de trop vu ce que j’ai pu comprendre de sa situation : Elle vit avec sa fille ainsi que sa petite fille. Il n’y a pas d’hommes à la maison, son mari est décédé depuis plusieurs années, et sa fille s’est séparée de son mari (arménien) après plusieurs années de vie commune en Russie. Des problèmes d’alcoolisme, à ce qu’il parait….Elle vit d’une maigre pension de retraitée et du peu d’argent que ramène sa fille en travaillant dans une administration locale. Je quitte Aniavan en ayant l’impression d’avoir passé la nuit dans un village du bout du monde. La veille au soir, un des garçons du village m’en a fait faire le tour. A ce que j’ai pu voir ou entendre, la situation n’est pas brillante : pas d’eau, pas de travail, pas d’argent, une activité agricole médiocre, des habitations d’aspect pauvre, voire miséreux, et la volonté exprimée chez les jeunes de partir, le plus souvent vers l’eldorado du nord, la Russie.
La route vers Guioumri n’oppose aucune difficulté. En chemin, je croise un berger bourré qui me demande de l’argent : « indzi mi kitch pogh dour, das dollar» [donne moi un peu d’argent, dix dollars]. Je lui dis en montrant l’asphalte que j’ai suffisamment donné pour construire les routes « Arten chad pogh em tevel, aïs djanabare sarkelou hamar. Pavagan é. Bolorin dal tchem garokh» [j’ai déjà donné beaucoup d’argent pour construire la route. Ca suffit, je ne peux pas donner à tout le monde]. En fait, il s’agit plutôt du programme de la route dorsale du Karabagh, mais bon, ce berger mendiant est bien trop cuit pour faire la différence entre le millenium challenge et le himnadram. Je croise également quelques véhicules militaires immatriculés en Russie, de type antépoutinien, voire même peut-être brejnevien. Je me garde bien de les photographier, ayant quelques mauvais souvenirs de négociations tendues avec des militaires russes ivres (pléonasme) lors de voyages en Russie. Le militaire russe n’a en général qu’une notion éthylique et confuse des Droits de l’Homme, alors ceux du cycliste en short/sandales…
Sur ma gauche, des miradors à intervalles réguliers font face à d’autres miradors que l’on aperçoit de l’autre côté, dans la brume tremblante qui s’élève de l’horizon chauffé à blanc. Aux pieds des miradors, une rangée de barbelés qui s’entend à l’infini, comme une cicatrice métallique au coeur du Yerguir [le pays arménien], le rappel d’une menace invisible et muette, et qui surgirait soudain des collines désertes en un flot tumultueux de hordes barbares. Le nationalisme turc hurle vers l’azur indifférent sa rage d’avaler l’univers au nom du clan du Touran [la matrice originelle des peuples turcs] : les flancs des montagnes d’en face sont parsemés ci et là de croissants de lune et de credo mono-neuronaux que je ne peux déchiffrer, mais dont je devine le contenu subtil et humaniste (« Ne mutlu türküm diyene » [heureux celui qui peut se dire turc], etc. …). La violence symbolique de ces inscriptions exposées à l’est, aussi démesurées que les environs sont déserts, est évidente. Brutalité vorace de ce nationalisme jamais rassasié, monstre géopolitique enfanté dans les fracas d’une convulsion cauchemardesque de l’histoire, bâtard lointain des pillards venus des déserts jaunes.
La frontière passe au milieu d’un lac où je voudrais bien me baigner car je n’ai pas pris de douche depuis la veille et ne suis pas sûr de pouvoir le faire à la prochaine étape. Impossible d’accéder à la rive, dont l’accès est interdit tout le long et lorsque les barbelés partent vers l’ouest plus loin au nord et libèrent sa rive est, je m’aperçois que ce lac n’est qu’un grand égout à ciel ouvert, encore plus répugnant que le Yerevanian à l’entrée de la capitale.
Arrivée à Gyoumri, ambiance funèbre. A l’orée de la ville, un cimetière immense, s’étendant sur près de 1,5 km rappelle au visiteur oublieux l’hécatombe de 1988. Plus loin vers l’ouest, une colossale statue soviétique dédiée à la victoire de 1945, pointant vers le ciel un glaive triomphal, défie le malheur et affirme aux quatre points cardinaux la victoire de la ville sur les épreuves passées et à venir. Un petit tour par les allées principales, pour prendre le pouls de Guioumri : sur Sayat-Nova, Tigran Medzan, et Nejdeh, la vie semble avoir retrouvé ses droits, et je trouve les lieux nettement plus animés, les façades restaurées et les magasins fournis que lors de mon passage huit ans plus tôt. La place centrale, Azadoutian Heraparak [place de la Liberté], a retrouvé des couleurs architecturales, pour le meilleur et le pire, et les travaux sont toujours en cours. J’emprunte une petite ruelle derrière l’église et vais frapper à la porte d’une petite maison de plein pied, construite à la hâte dans les suites du tremblement de terre. C’est la maison de Garik, chez qui j’ai passé deux jours lors de mon précédent voyage en Arménie. Aucun signe de vie. Je m’adresse à l’employée d’un bain public voisin, qui me dit que la maison est inhabitée depuis au moins un an et demi, mais que le fils Avedik est toujours en ville. Le temps qu’elle cherche son numéro de téléphone, j’en profite pour me vautrer dans le luxe : je prends une vraie douche, et à l’eau chaude en plus, pour la première fois depuis quatre jours !
Je me retrouve à passer la nuit chez le gardien de la prélature. Son fils Garouch me prend en charge. Il parle vite et n’a pas vraiment la patience d’attendre que je construise mes phrases en arménien. Ayant remarqué que je semble mieux comprendre le russe, il se met à me parler dans cette langue, ce qui vient semer la pagaille dans mes fragiles acquis des jours précédant. Très vite, c’est la confusion la plus complète, et je me mets à parler n’importe comment, utilisant un sabir de russe et d’arménien mêlés qui vient réduire à néant le patient travail réalisé jusque là. Garouch me raconte son histoire : matelassier de profession, il n’a pas trouvé de travail à Guioumri ou ailleurs en Arménie, et s’est exilé pendant quelques années en Russie. Petits boulots divers, principalement dans le bâtiment, au black évidemment. Quelques aventurettes avec des dievouchki [filles russes], des camaraderies plus ou moins éthylisées avec des russes et autres ex-soviétiques, l’hiver, long et monotone, et le garod [nostalgie : mal du pays]. Un garod de plus en plus pesant, et peut-être d’autres raisons qu’il n’évoque pas, et Garouch est rentré au Yerguir retrouver la famille. Akh, Endanike [la famille] ! Cette famille arménienne, qui, lorsque vous êtes un deghamart dans sa vingtaine, se dévoue entièrement à vous et votre bien-être. Et Garouch effectivement, règne sur cette modeste cour en potentat tout-puissant : « djour ber ! » [apporte de l’eau], « sourdj ber ! » [apporte le café], lance-t-il a sa mère avec suffisance. Et la mère de s’accomplir aussitôt, sans exiger de remerciements, qui de toute façon ne viendront pas, sauf de ma part. Elle s’étonne, admirative : Ah, spiourkahayere, intchkan kaghakavari en ! [Ah, les arméniens de diaspora, qu’est ce qu’ils sont polis]. Garouch, subitement grognon, envoie balader sa mère ; le message supra-liminal a été reçu 5 sur 5…
Vendredi matin, je reçois un coup de fil d’Avedik : je suis invité chez sa tante. Il habite chez elle avec sa cousine Christine, dans une petite maison de deux pièces plus cuisine. J’apprends ce qu’il est advenu de la famille : Aroussiak, la mère d’Avedik, est décédée d’un cancer il y a six ans. Garik, le père, est parti travailler en Russie. Une des soeurs d’Avedik vit en Russie, les deux autres sont étudiantes aux Etats-Unis. Il est le seul à demeurer en Arménie, en faisant des allers-retours réguliers en Russie, voir des amis et ramasser un peu d’argent à l’occasion, lors de petits boulots temporaires. Sa famille dispersée, exilée, je me demande alors ce qui retient Avedik à Gyoumri. Une affaire de coeur, bien sûr, une fille à Vanadzor…Sinon, il aurait fait comme les 60% des habitants de Gyoumri, qui se seraient exilés depuis le début des années 90, selon le résultat d’un sondage informel que j’ai fait auprès des gens que j’ai rencontrés dans cette ville.
Peu avant le repas, une scène amusante se déroule. Un grand classique du voyage en Arménie pour le spiourkahay [arménien de diaspora] célibataire : le traditionnel tournez manège. La voisine de la tante d’Avedik est passé par là par hasard, m’a aperçu, a échangé quelques mots avec moi et est revenue peu après accompagnée d’une de ses filles, avec laquelle la conversation s’engage : « Hayastane tzez dour e kalis ? » [Ca vous plait l’Arménie ?], « Kani or kemenak Hayastanoum ? » [Combien de temps allez vous rester en Arménie], etc…Quelques minutes après, une autre de ses filles arrive, et rebelote. Et une troisième un peu plus tard. Puis une nièce habitant en Russie, en vacances à Gyoumri. Et enfin une quatrième fille de la voisine, réveillée à la hâte et encore toute ébouriffée. Le salon exigu est bientôt plein à craquer, et je crois bien qu’il s’agira là du tournez manège le plus intensif auquel j’ai eu droit en Arménie !
Ces filles sont charmantes, mais la route m’appelle. Il est déjà tard, trop tard pour faire les 74 km qui séparent Guioumri de Tachir, avec un col à 2270 mètres. Trop tard aussi pour les 64 km jusqu’à Vanadzor. Afin d’éviter d’accumuler un retard que l’étape prolongée à Dalarik avait déjà creusé, j’ai recours à un lâche procédé : je prends le bus jusqu’à Vanadzor. En voyant s’effacer la silhouette d’Avedik sur l’horizon poussiéreux des rues de Gyoumri, j’ai une impression étrange. C’est moi qui m’éloigne, et pourtant, je me demande si ce n’est pas lui qui est en partance. Sera-t-il toujours là, dans quelques années. Et sa tante ? Sa cousine Christine ? La voisine ? Les filles du manège ? Et si la statue à l’entrée de la ville n’était qu’un grand mensonge de pierre, si Guioumri n’était que l’antichambre d’un exil généralisé ? Et si l’Arménie n’était qu’un grand Guioumri ?
Vanadzor. Je fais un rapide tour de la ville, qui a l’air globalement moins déglinguée et déprimée qu’il y a huit ans, papote avec quelques types qui me sortent une rengaine familière : « Aystegh pogh tchika, achkhadank tchika, votchintch tchika » [ici il n’y a pas d’argent, pas de travail, il n’y a rien], puis je monte vers le Nord, vers Toumanian, le long de la rivière Pambak.
Ici commence vraiment cette Arménie verte et riante, qui s’étend sur tout le nord-est du territoire, jusqu’aux montagnes du jardin noir et s’arrête aux plaines jaunes d’Azerbaïdjan. La vallée du Pambak est superbe et ne serait-ce les détritus éparpillés ça et là sur les côtés de la route et les traînées bulleuses blanches et jaunâtres souillant la rivière, ce serait un très chouette coin pour le tourisme. La vallée est en pente vers le Nord, ce qui me permet de parcourir rapidement les 50 km vers Alaverdi et d’y arriver au crépuscule. Dans la ville basse, non loin des rives de la rivière Debed, je trouve un restaurant qui ressemble plus à une MJC soviétique, mais qui a le mérite d’être le seul ouvert dans les environs. Je négocie le menu lorsqu’une bande de quadra/quinquagénaires me font signe et m’invitent à leur table. Il s’agit de cheminots venus faire leur repas d’équipe mensuel. Ces types sont bien sympas et ont l’air, une fois n’est pas coutume, d’être heureux de vivre en Arménie. Ils ont effectivement des raisons de l’être : employés d’une compagnie privée russe qui possède la gestion du trafic ferroviaire, leurs salaires, les conditions de travail et les avantages liés à leur poste sont tout à fait corrects pour ce pays. Et Robert, leur patron, me semble être un homme bon, sérieux et honnête. Après avoir essayé en vain de me faire descendre quelques verres de vodka, la joyeuse bande charge mon vélo dans une jigouli et m’emmène déguster une glace ailleurs. Je passe la nuit dans la confortable chambre de repos des cheminots, et médite un instant sur les détours imprévisibles et les rencontres de hasard de ce voyage, où je suis comme ballotté par les circonstances, traversant tel un électron libre à la trajectoire en apparence désordonnée, des tranches de vie qui sont autant de facettes de la réalité arménienne.
En repartant le lendemain, je tente de témoigner ma gratitude à Robert et ses hommes en leur offrant une tournée au café où nous avons terminé la soirée de la veille. Le matin, l’établissement est fermé et je mets un certain temps à débusquer son patron en fouillant dans la ville. Pour être sûr qu’il n’y ait pas d’embrouille, je passe un coup de fil à Robert en présence du patron et d’un jeune homme qui m’a aidé à le trouver. Robert refuse carrément le deal et me dit de poursuivre ma route sans m’embarrasser de souci de réciprocité. Je tente de faire celui qui n’a rien compris et file daredare vers Noyemberian. Vaine tentative, car quelques minutes après, je suis rattrapé par une Jigouli de laquelle descendent rigolards Robert et sa bande, qui fourrent au fond d’une de mes sacoches l’argent donné au patron du café et me renvoient vers Noyemberian avec force tapes sur l’épaule. Sacrés arméniens, quel cinoche tout de même !
La route longe le Debed dans une vallée fertile où je me gave de fruits succulents que les guioughatsis vendent au bord de la route. Encore une fois, difficile de payer, il faut négocier dur. Arrivé à Ayrum, la frontière géorgienne est toute proche et je suis tenté d’aller y faire une escapade, aucun visa n’étant nécessaire. Et puis je me ravise. De l’autre côté, il n’y a que des villages azéris, la Géorgie vient de traverser une crise grave. Ce n’est pas vraiment ni le bon endroit, ni le bon moment pour passer en Géorgie, et il ne me reste qu’une dizaine de jours pour boucler ce tour d’Arménie. Saakartvelo, on se verra plus tard.
Epargné jusqu’alors par les reliefs d’une route plus que clémente, j’avais oublié qu’en règle générale en Arménie, il fallait grimper, descendre, regrimper encore pour monter de nouveau. Les premières vraies côtes de ce voyage me rappellent à l’ordre alors qu’un soleil sans pitié monte au zénith. Je fais halte dans un restaurant au milieu de nulle part, où je fais la totale (repas+douche+lessive+sieste), et repars, non sans m’être fait modérément arnaqué. J’arrive entièrement retapé à Noyemberian. Je fais le plein de carburant (jus de fruit) dans une épicerie, où j’échappe de peu à un tournez manège en règle. L’épicière, prof de russe de son état, mais épicière par nécessité, m’a à la bonne. Elle me propose de faire la connaissance de ses filles, qui sont paraitil « chad siroun » [très belles]. « Mious ankam, yerp keveradarnam » [la prochaine fois, quand je reviendrai] fais-je, goguenard.
Passé Noyemberian, les montagnes sont belles, mais ça ne rigole pas : ça grimpe sec (ou c’est moi qui suis lourdement lesté de jus de fruit) et après Voskepar, on croise ça et là au loin des villages en ruine, probablement anciennement azéris. Vers 20H30, je me traîne en haut d’une côte menant à la place centrale du village de Sariguiough. Dans la cour d’une sorte de ferme, j’aperçois des enfants qui jouent sous la surveillance d’une dadig. Parfait, une bonne vieille famille arménienne de dessous les fagots avec la dadig, les dzenoghnere, et les zavagnere [la grand-mère, les parents et les enfants] : exactement ce qu’il me faut, je vais essayer de taper l’incruste, avec un peu de chance, il y aura peut être même un potage façon Ophelia. Je me présente, avec mon arménien épatant, enfin du moins ce que j’ai pu en sauver après l’épisode Garouchien de russification forcée. « Akh, deghas, tsavoum em, paitz mez mot deghamart tchika » [Ah, désolé mon garçon, mais chez nous il n’y a pas d’hommes] me fait la maïrig. Bon, info ? Intox ? Communauté d’amazones ? Inutile d’insister, ici on ne badine pas avec l’honneur, et me faire passer la nuit chez elles, ce serait carrément amot.
Je file sur la place du village où je profite de l’effet « rencontre du troisième type » pour lancer mon sos à la ronde : il faut sauver Willy, pauvre cyclotouriste pantelant échoué à Sariguiough alors que la nuit tombe ! Ils ne vont pas pouvoir me sortir que « mez mot, deghamart tchika » vu que ce sont tous des martner [hommes] ! Un volontaire intrépide s’avance, me lance un « khentir tchounes » [tu n’as pas de problèmes = pas de problèmes], et embarque mon vélo dans son tracteur. Harout, mon bon samaritain, me raconte sa vie en me conduisant à la maison : ouvrier heureux à l’époque soviétique, homme à tout faire précaire louant ses services et ceux de son tracteur sous la troisième République d’Arménie, vivotant tant bien que mal, essentiellement de travaux agricoles. Pendant la guerre avec l’Azerbaïdjan, des obus tombaient tout près de sa maison, et ont parfois détruit celles des voisins. Il a pris les armes, comme beaucoup des hommes du coin, pour défendre pied à pied, qui sa maison, qui son champ, qui son village et sa famille. Ses deux enfants ont la vingtaine et vivent en Russie. Reviendront-ils ? Pas sûr. Sa femme travaille comme comptable à la mairie, et à eux deux, il me semble qu’ils ne s’en sortent pas trop mal par rapport à ce que j’ai pu voir jusqu’alors. Ils habitent une maison assez grande, plutôt confortable, hormis l’absence d’eau courante. Celle-ci jaillit cependant d’un tuyau directement dans la cour, ce qui n’est pas le cas partout. Ils ont un grand jardin avec quelques bêtes et des arbres fruitiers, ce qui leur permet d’être à peu près autosuffisants sur le plan alimentaire. Mais il ne faut pas que l’un ou l’autre tombe malade, car la situation risquerait de se détériorer considérablement.
Dimanche 31 Août, 8 heures, Sariguiough. Du balcon est, je profite du superbe lever de soleil, avec en contre-jour, les reliefs de l’Azerbaïdjan si proche, à seulement trois kilomètres. Un bon petit-déjeuner paysan bien consistant, et me voila reparti vers le Sud et le Sevan. La zone est bien militarisée, fort heureusement d’ailleurs, car cette vallée de l’aghstev, bien plane et largement ouverte sur l’Azerbaidjan, offre une voie de pénétration vulnérable et rapide vers le centre de l’Arménie. Par ailleurs, la région frontalière du Tavoush est relativement isolée du reste de l’Arménie, n’étant facilement accessible que par la voie Alaverdi-Noyemberian au nord, et Sevan- Dilidjan au sud, à moins que l’Etat-major arménien tienne secrètes d’autres voies d’accès praticables et protégées du feu azéri.
La route est bonne et monte très doucement en faux plat jusqu’à Dilidjan. A Idjevan, c’est jour de marché et la rue principale grouille de monde. Je fais une halte à l’office de tourisme pour charger mes photos sur clé USB. Un deghamart avenant m’accueille clope au bec et me parle de Valence, ville jumelée avec Idjevan. L’office de tourisme occupe un vaste bâtiment, largement surdimensionné pour la demi-douzaine de touristes reçus en moyenne quotidiennement. Je vais faire le plein à l’épicerie et taille une bavette avec les martig [gens] du quartier. Il y aurait à peu près 10 000 habitants à Idjevan, et le taux d’émigration serait un peu moindre qu’ailleurs : environ 10% seulement selon un bref sondage auprès de mes cinq- six interlocuteurs.
Une dizaine de kilomètres après Idjevan, le soleil se fait plus insistant, je suis tenté par une trempette dans la rivière Aghstev. Je repère un coin isolé et invisible de la route, propice à la pratique de l’immersion dans le plus simple appareil. En m’approchant de la rive, mon enthousiasme initial refroidit : des paquets de détritus divers jonchent le lit et les berges de la rivière, laquelle coule d’une eau grisâtre mêlée de traînées blanchâtres évoquant des résidus de détergents. Beuark ! Tentant ma chance quelques centaines de mètres plus loin, puis encore plus en amont, je me rends compte que la rivière offre partout le même spectacle affligeant de pollution généralisée. Comme malheureusement presque partout en Arménie, la nature n’est qu’une poubelle à ciel ouvert, négligée et souillée par une population majoritairement peu soucieuse de civisme, et encore moins d’écologie. Certains voient dans ce mépris de la chose publique le résultat de plusieurs décennies de communisme ayant conduit au rejet de la notion de bien collectif, de la phase de désorganisation ayant suivi la chute du régime communiste, du cynisme généralisé né du marasme persistant et de l’individualisme atavique des arméniens. J’y verrais aussi le manque de volonté politique des autorités qui ne réalisent pas à quel point cette pollution endémique peut représenter un handicap économique. Des régions entières pourraient être autrement attractives si elles respectaient des critères de propreté élémentaires. La guetta [rivière] Aghstev, mais aussi le Debed, si elles n’étaient pas ces égouts à ciel ouvert, pourraient être de belles rivières pour la baignade, le canoe ou le raft. Des touristes autrichiens que j’ai croisés par la suite au Karabagh m’ont ainsi confié qu’en dépit de paysages superbes, ils avaient été choqués de l’ampleur du gâchis écologique en Arménie et que cela altérait considérablement l’attrait du pays. Pour ce qui est des moyens à mettre en oeuvre, en quoi est-il plus difficile de verbaliser pour des dépôts d’ordure sauvages que pour des excès de vitesse ou d’autres infractions routières, infractions souvent imaginaires que les policiers arméniens ne sont pas peu motivés à réprimer ? La collecte des déchets est également un secteur à structurer.
A Dilidjan, un panneau indique la présence d’un office de tourisme dans un bâtiment complètement décrépi situé près de la gare routière. En fait, ce bâtiment abrite une quincaillerie, une sorte d’épicerie, une espèce de foire à la brocante et ce qui semble être un appartement d’habitation. Le panneau doit vraisemblablement dater de l’époque soviétique, il ne faut pas tomber dedans ! Le véritable office de tourisme – non indiqué - se trouve lui un peu plus haut, en montant vers l’hôtel Tufenkian, dans une ruelle entièrement rénovée, avec façades en pierre de taille et balcons en bois sculpté. Il propose même une location de vélos chinois neufs, pour un tarif prohibitif que je suggère à la jeune et sympathique équipe d’accueil de baisser. Je leur suggère également de régler rapidement cette affaire de panneau indicateur, qui leur fait perdre des clients, et à ces derniers, leur temps. Dommage, car cette chouette petite ruelle vaut bien le détour, et l’équipe de l’office de tourisme m’a l’air tout à fait à même d’offrir une prestation de qualité, aux normes occidentales.
Un effort considérable m’attend : la montée vers le Sevan. Une sieste préparatoire s’impose (avec douche en bonus) chez Nina, excellente pension que je recommande vivement. Frais et dispo, chaleureusement embrassé et recommandé à Dieu (« Asvadz kez hed » [Dieu avec toi = que Dieu soit avec toi]), par Gina, la tante de Nina, qui m’adore et adore la France, je m’élance à l’assaut du col du Sevan. En chemin, je croise trois charmantes polonaises qui déambulent depuis quelques temps en vain à la recherche de l’office de tourisme et de vélos à louer. Elles n’en n’auront finalement pas le temps, devant repartir sous peu vers Erevan. Et voilà, haykakan kordz [travail arménien = travail à l’arménienne, je m’en foutiste, vite fait et foireux] a encore frappé ! Dans la montée, Asvadz est sans doute avec moi, mais pas les vendeurs de maïs grillé, qui tous les 200 mètres, m’enfument avec leurs braseros. Raahhh, pour le coup, ils peuvent aller se faire cuire un épi, je ne leur en prendrai pas !
Au sommet des 15 km de côte, un tunnel de près de 2,5 km ouvre sa gueule béante prêt à avaler tout ce qui passe. Tel un trio de cerbères à l’entrée des enfers, trois cabots hargneux testent ma motivation à aller plus loin. J’apprivoise l’un d’entre eux qui vient me lécher la main, tient en respect le deuxième, perplexe devant le retournement subit du premier, et menace le troisième d’une clé plate de 15. Il s’agit en fait des chiens du gardien du tunnel, qui finit par sortir de sa maison, les mains dans les poches. Je lui lance : « Tzer chounere tchek garokh hedtevel ? Nerank vedankavor en ! » [Vous ne pouvez pas surveiller vos chiens ? Ils sont dangereux]. Le pépère n’a franchement pas l’air de s’en préoccuper. Pourtant, le temps que je me prépare à la traversée du tunnel, en fixant lumières, réflecteurs, lanières des sacs, et en me livrant à diverses vérifications, j’ai eu le temps d’observer le comportement de ces stupides canins, qui coursent les véhicules à l’entrée du tunnel, provoquant des réflexes d’évitement de certains conducteurs. Encore une fois dans ce pays, le principe du haykakan kordz semble présider aux questions de sécurité et de responsabilité…
Je m’aventure dans le tunnel, réflecteurs exposés, tous feux dehors, clignotant comme un sapin de Noël. Le trottoir me semble suffisamment large pour y circuler et je décide de rouler dessus, ça sera toujours plus sûr. Au bout de quelques centaines de mètres, un gros tuyau métallique se détache de la paroi et vient serpenter en plein milieu du trottoir. Je descends du vélo et poursuis à pied mais un peu plus loin, le trottoir se réduit à sa plus simple expression. Le tuyau y occupe toute la place et je suis obligé de descendre. Je déteste traverser les tunnels à vélo, non que je sois claustrophobe, mais je ne fais jamais bien confiance à la vigilance des automobilistes dans ce genre d’environnement étroit et obscur. J’entame alors un sprint qui me parait interminable, pour finalement déboucher à l’air libre et remarquablement plus frais des sommets surplombant la rive nord du Sevan. Le ciel est couvert, un puissant vent d’est glacial s’est levé et il tombe quelques gouttes. Je vais me réfugier dans un immense hôtel soviétique quasiment vide où l’accueil est tenu par deux ploucs en survêtement. Je passe la soirée au restaurant d’à côté, où je mange un excellent poisson en papotant avec des clients et Youri, le sympathique patron de l’établissement.
Lundi 1er Septembre. Je longe le Sevan par sa rive est, alors que le ciel se dégage peu à peu. Le lac semble étendre son infinité argentée aux confins du Caucase. La route, d’abord asphaltée, se dégarnit rapidement et se couvre de trous au fur et à mesure que l’on progresse vers le sud. Sur les rives, des pylônes effondrés, des constructions soviétiques rouillées alternent avec des bâtiments plus modernes, la plupart moches, et certains inachevés ou déjà bien dégradés. La plupart des complexes touristiques sont vides. Quelques carcasses de voitures encombrent le paysage. Ci et là, des bouteilles en plastiques flottent sur les eaux. L’ensemble donne parfois l’impression d’une sorte de cote d’azur après un cataclysme nucléaire. Heureusement, plus on s’éloigne des zones construites et plus le Sevan retrouve sa beauté minérale sauvage, mais je me demande ce qu’il en restera dans quelques décennies si l’aménagement de ses rives n’est pas plus rigoureusement réglementé.
L’astre solaire culmine et j’ai trouvé un refuge de luxe à l’ombre de la terrasse du superbe restaurant Tufenkian de Tzapatagh. Un peu tard certes car mes jambes garderont pendant encore deux jours le souvenir cuisant du soleil du Sevan. A cette altitude, le rayonnement est fort et il ne faut pas oublier qu’au Sevan, il y a deux soleils : celui qui vous surplombe, et celui qui se réfléchit dans le lac.
En direction de Vardenis, je croise des villages vides, probablement anciennement azéris, des bergers ramenant leurs troupeaux, et des paysans dont la plupart me disent venir d’Azerbaïdjan. La région semble propice à l’agriculture, mais les villages sont pauvres, peut-être plus pauvres encore que ceux de la frontière ouest. J’atteins Vardenis à la nuit tombée. Les quelques types que je croise dans les rues et à qui je demande mon chemin sont tous bourrés et puent la vodka à dix mètres. Je ne me vois pas passer la nuit chez ces poivrots et il n’y a pas d’hôtel dans cette ville. Vardenis semble être le trou du cul de l’Arménie. J’atterris finalement dans un lieu qui décidément se révèlera hautement stratégique lors de ce voyage : une épicerie. Et là, je trouve tout ce qu’il me faut : une famille sympa pour m’accueillir la nuit, des renseignements sur la route de Kelbadjar, et même une place dans un camion en partance pour le Karabagh le lendemain.
Mardi 2 septembre 8 h. Je suis assis à bord d’un camion transportant du matériel de construction et des ouvriers en bâtiment à destination de Yeghegnout dans le district de Chaoumian, plus connu sous le nom de « poche de Kelbadjar ». A Vardenis, les gens m’ont fortement déconseillé de faire la route en vélo : trop mauvaise, pas asphaltée, des descentes avec des virages boueux et des ornières. Je ne sais pas comment c’est possible, mais nous sommes assis à six dans une cabine faite pour trois personnes. Mes compagnons de voyage, des jeunes deghamart entre dix huit et vingt six ans, inaugurent la route à la russe, sirotant des bières accompagnées de poisson séché. Décidément à Vardenis, l’alcool semble incontournable ! Je commence à flipper sérieusement et me demande ce que je fabrique dans cette galère, à bord d’un camion chargé à ras bord, zigzagant sur une route de montagne en terre, et dont le chauffeur carbure à la bière. Mes inquiétudes s’apaisent lorsque je m’aperçois qu’il n’y a en fait que trois bouteilles ouvertes et que le chauffeur n’a bu que la moitié d’une en à peu près une demi-heure, avec du poisson séché qui ralentira l’absorption de l’alcool. Il s’avèrera même très prudent, ce qui sera d’autant plus heureux qu’une brume dense est tombée et que la chaussée est passablement humide.
La route devient meilleure, la brume se lève, l’ambiance à bord se détend et les types veulent absolument que je leur apprenne du vocabulaire anatomique ciblé en français. Je fais oeuvre de pédagogie ; si jamais vous allez à Vardenis et que vous rencontrez des types qui s’y connaissent en noms de zizi et autres nibards en français, vous saurez de qui ça vient !
Nous passons une sorte de poste frontière, où une sorte de douanier en survêtement ne contrôle mon passeport que parce que je suis allé voir moi-même ce qui se passait dans la casemate où lui et le chauffeur prennent le café. Nous traversons ensuite une vallée profonde, zone militaire où des troupes apparemment bien disciplinées sont alignées pour des revues et des manoeuvres de groupe. Puis je me sépare de mes compagnons de route et poursuis en vélo, sur une route défoncée le long de la superbe rivière Tartar. Cette vallée est magnifique et quasiment déserte, ce qui explique qu’elle soit encore propre et exempte des innombrables déchets qui parsèment les beaux coins de nature en Arménie. Je ne m’aventure pas en dehors de la route, averti que je suis des risques de mines antipersonnel encore disséminées dans la nature. La Tartar a creusé dans les montagnes un canyon sinueux et j’imagine combien ont du être difficiles les combats, virage après virage, détroit après détroit.
J’arrive au village de Dadivank alors qu’une brume soudaine a recouvert les sommets alentours et qu’une fine bruine se met à tomber. Je rencontre un homme dans la cinquantaine, de belle prestance, avec une bonne tête qui m’inspire. J’engage la conversation. Cet homme au regard direct et franc est le sparabed [commandand] Achot Sarkissian. Sa famille est originaire de Mouch et d’Alachkert. Fédaï de la guerre de libération du Karabagh, il a quitté saint Petersbourg où il était lieutenant de marine pour venir se battre sur le front sud. Il s’est maintenant installé à Dadivank avec sa famille, pour -dit-il- ne pas laisser le champ libre aux « turcs » (les azéris). Il m’enjoint d’aller faire un tour au monastère plus haut, avant de venir partager le repas chez lui.
Dadivank est le seul monastère dont j’ai fait la visite lors de ce voyage. Certes les vieilles pierres incarnent la présence millénaire du peuple arménien, enraciné dans ses montagnes, la flamme inextinguible de l’Arménie éternelle, mais pour moi, l’âme de l’Arménie réside bien plus dans ce qui émane de la vie de ces gens, de leur personnalité, de leurs gestes et de leurs rêves, dans ce qu’ils sont et ce qu’ils font, ici et maintenant, que dans ces vieilles pierres moussues perdues au fond des forêts. A trop s’occuper des symboles et des monuments historiques, on en oublie la substance même de l’Arménie : son peuple. Peut-être même préfère-t-on ne pas trop voir cette réalité là, car ce peuple va mal. Il est malade de sa position géographique, malade de son histoire, malade de son voisinage, malade de l’indifférence et du cynisme des puissants, malade de sa corruption, malade de sa pauvreté, malade de ses mafias, malade de ses dirigeants incompétents et vénaux, malade enfin de son propre désespoir.
Repas chez Achot. Sa femme, autrefois cantatrice à Saint Petersbourg et Leninakan, me fait comprendre tout le poids de l’isolement dans cette vallée, très belle mais si loin de tout. Heureusement, de temps en temps, la famille fait une virée à la ville, Stépanakert ou Yerevan, ça permet de supporter le morne quotidien de Dadivank le reste de l’année. Dur d’être une femme de fédaï. En les voyant vivre dans ce trou perdu quelque part au fin fond du Caucase, je me dis que la guerre du Karabagh sur laquelle nous fantasmons plus que de raison en diapora, a enfanté deux sortes de héros : ceux qui auréolés de leur gloire guerrière sont allés faire fortune dans les affaires ou la politique (ce qui est plus ou moins la même chose en Arménie) et s’empiffrent maintenant de caviar et de champagne à Yérévan ou Moscou en faisant fructifier leur patrimoine alors que le peuple végète dans sa misère, et les autres, qui comme Achot, continuent de sacrifier quelque chose d’eux-mêmes pour tenir cette terre si chèrement reprise.
Je quitte les robinsons de Dadivank avec l’impression d’abandonner derrière moi des naufragés oubliés. Le monastère et le hameau disparaissent dans une brume dense, et je me demande soudain si ce lieu a jamais existé. La route et ses environs sont déserts, seul le murmure de la Tartar trouble le silence de cette vallée du bout du monde. La brume l’enveloppe, il fait frais et un peu sombre, l’été semble s’être arrêté aux portes du canyon, comme si cet endroit dérivait dans un espace irréel, hors du temps. Ca et là, des ruines et des débris de véhicules rouillés gisent au bord de la route, parfois aménagés en monument commémoratif. J’ai l’impression de traverser le décor depuis longtemps désaffecté d’une ancienne tragédie, la scène muette d’une guerre étrange où la nature aurait avalé les combattants. Il y a quelque chose de troublant dans cette vallée silencieuse, une sorte de charme inquiétant, une désolation paisible, le mystère diffus d’un drame suspendu, la sensation bizarre d’une saison inconnue.
Au loin, un lac. C’est le lac de barrage de Sarsang. Je me souviens de ce nom, cité jadis aux informations : « les forces arméniennes ont repris le contrôle de la zone stratégique du barrage hydro-électrique de Sarsang ». Sur la rive sud, Dermbon, l’eldorado du Karabagh. Une tour verte et blanche flambant neuf entourée d’une enceinte interminable signalent de manière quelque peu surréaliste la fameuse mine d’or et de cuivre de Dermbon. Fourbu, je fais halte dans une auberge à l’entrée du village. Des colosses en survêtement et à la voix de basse m’interrogent sur mon voyage. Ce sont d’anciens militaires. Ils ont l’air quelque peu rustaud, je ne fais pas trop d’effort pour prolonger la discussion et je m’endors en attendant le service. L’aubergiste me donne un lit pour la nuit, je suis trop crevé pour aller chercher une famille dans le village.
Le lendemain, je fais une toilette approfondie et quelque peu exhibitionniste au lavabo extérieur de l’auberge devant les ouvriers de la mine qui partent au boulot. A la place, je serai bien allé faire quelques brasses dans le lac, mais il fait un froid de canard ce matin, et je ne suis pas sûr d’y trouver des eaux propres. Je croise trois babig avec lesquels je fais le point sur la situation locale. Il semble qu’à Demrbon, les gens vivent mieux qu’ailleurs dans les périphéries du Karabagh : un employeur régulier (la mine), de l’eau courante dans les maisons, une route neuve (la dorsale, construite par le fonds arménien), un hôpital correct tout proche, des bonnes terres agricoles, et le front pas trop proche (à vingt kilomètres tout de même !). En allant sur Martakert, je tombe sur un bosquet de mûriers. A leurs pieds, les herbes largement foulées indiquent que le coin a déjà été fréquenté, donc à priori, pas de risque de mines antipersonnel. Je m’empiffre jusqu’à ras bord. Un peu plus loin, je rencontre Meher, un paysan du village voisin de Maghavuz, accompagné de sa mère. En dépit de mon refus poli, ils bourrent mes sacoches de fruits. Ils veulent absolument que je goûte ces tandz [poires], khendzor [pommes], salor [prunes] et khaghogh [raisin] du Karabagh, à nuls autres pareils parait-il.
J’arrive dans un village poussiéreux où les traces de la guerre sont encore bien visibles. Nombre de maisons sont en ruines et n’ont pas été reconstruites. Dans les rues, beaucoup de soldats, et aussi quelques femmes en uniforme. Ce gros village déglingué, c’est Martakert. Je me tape un khachlama (sorte de pot au feu à l’arménienne) dans un restaurant crasseux et infesté de mouches, tente de faire la sieste dans un hôtel où on veut me faire payer la nuit, et fais à la place le tour du village en discutant avec quelques personnes rencontrées au hasard. D’après ce qu’on me dit, la ville végète, il n’y a rien à faire et beaucoup d’hommes sont partis en Russie. La principale source d’activité vient de l’armée qui stationne d’importants contingents sur place et dans les alentours. Je vais faire un tour à la caserne de Martakert et tombe sur un gradé massif au cou de taureau. Lorsque je l’interroge sur le front, il résume d’un geste explicitement obscène signifiant que les arméniens dominent la situation. Evidemment, je ne devais pas m’attendre à de subtiles révélations sur la réalité de la situation du front. Je prends en photo la troupe qui m’observe avec curiosité et repars faire un peu de micro-trottoir sans micro.
Il est déjà tard, et il faut repartir, sur Stepanakert, sous la pluie. La route est défoncée et les abords lugubres, déroulant un chapelet de villages en ruines, avec de rares maisons habitées ci et là. Devant moi, un orage s’éloigne en grondant vers l’Azerbaïdjan, lardant la plaine d’éclairs sporadiques. On distingue parfois au loin des monticules qui étaient auparavant des postes d’artillerie, et de larges trous où se sont écrasés des obus. Les terres ont été récemment brûlées, pour permettre des semis, ou peut-être aussi pour éviter qu’une végétation trop dense ne repousse, ralentissant la progression des véhicules vers le front, ou permettant à d’éventuels éléments ennemis infiltrés de se dissimuler. Tel le rappel des fracas de la guerre, les grondements du tonnerre résonnent sur ces paysages désolés et je regarde l’immense plaine à l’est, où couve une menace croissante. L’horizon parait si large et ouvert que je me demande comment les arméniens peuvent contenir les masses azéries sur une ligne si étendue, sans aucun rempart naturel.
Le vent dans le dos, j’arrive assez vite en vue de ce qui fut auparavant la ville d’Aghdam, et qui n’est maintenant plus qu’un vaste et impressionnant champ de ruines. Aux abords de la ville morte, de nombreuses carcasses de tank s’éparpillent sur une plaine remaniée. On aperçoit encore les remblais défensifs et les positions d’artilleries azéries dirigées vers la montagne, d’où jaillit jadis la lave bouillonnante d’une armée vengeresse, dévastant tout sur son passage. Assis sur les débris de ce qui fut un abri-bus, devant l’étendue des destructions, je pense à ce que fut la violence et l’horreur de cette guerre, avec son cortège de populations terrorisées fuyant sous les bombes ou l’avancée de troupes hors de contrôle avides de vengeance, de pillage, ou de femmes. Les hommes qu’elle a radicalement changé, certains en brutes féroces, jouissant de pouvoir se livrer à la démolition, au meurtre, au vol et au viol. D’autres qu’elle a anobli et qui n’ont jamais failli moralement quand tout un monde s’écroulait autour d’eux. Ceux encore qui, lourdement traumatisés ou mutilés, ne trouveront jamais la paix de l’âme, et ceux enfin qu’elle a emporté et qui ne reviendront pas. Je me dis aussi que si la faveur des armes avait tourné, Stepanakert serait aujourd'hui ce même cadavre de ville, aux gravats achevant lentement de s’effriter dans un silence sépulcral.
Il est près de 19 heures et il reste 37 km jusqu’à Stepanakert, il ne faut pas traîner. A droite, les stèles en ogive intactes du grand cimetière rappellent l’appartenance musulmane de cette plaine. Plus loin, des panneaux indiquent que les terres ont été déminées par l’ONG Halo trust, alors qu’ailleurs, des piquets rouges signalent le danger de s’aventurer sur des sols potentiellement explosifs. Askeran, première ville après la plaine fantôme, est vite ralliée. Le ciel commence à doucement s’éteindre sur l’horizon sombre des crêtes du jardin noir. J’accélère et traverse en trombe une forteresse éventrée par la route. Au large d’une caserne, je croise des militaires trapus dont l’un présente un faciès de slave, blond, les yeux bleus légèrement bridés. Je le questionne, toute son ascendance est locale affirme-t-il. Curieux arméniens, ni tout à fait orientaux, ni tout à fait occidentaux, ni tout à fait chez eux (en Arménie), ni tout à fait ailleurs (en diaspora). Lorsque je m’arrête pour fixer les lumières sur le vélo, je croise quatre jeunes deghamart. Ce sont des étudiants d’Yerevan, venus passer des vacances au Karabagh, et accessoirement, draguer les minettes, réputées particulièrement bien carrossées dans ces parages. « Tches nekatel ? » [Tu n’as pas remarqué ?]. Ben non, trop le nez dans le guidon peut-être…Les casanovas en goguette sont pressés. Il y a un concert à Stepanakert, et ils doivent impérativement aller exercer leurs charmes de séducteurs binoclards plus ou moins rabiz sur les aghtchikner locorégionales. Pour un soir, des quatre coins du Karabagh, elles seront en effet rassemblées en une concentration exceptionnelle sur la place principale de la capitale, et momentanément émancipées de tout chaperonnage familial intempestif. Les quatre mousquetaires de la drague s’engouffrent dans un taxi et filent à bonne allure vers ce grand rendez-vous de l’Histoire.
A l’issue d’un long sprint motivé par l’obscurité croissante plus certainement que par les perspectives dressées par le quatuor, j’arrive vers 21 heures à Stepanakert, sous l’énigmatique regard de pierre de Bab ou Dad [grand père et grand-mère] (monument à l’entrée nord-est de Stepanakert). Je suis surpris d’avoir pu, en si peu de temps, parcourir la distance qui sépare Martakert - que je me suis toujours représenté comme l’extrémité nord est du front - du centre du Karabagh. Quelle était donc cette guerre dans un mouchoir de poche, sur un territoire dont presque une moitié est couverte en une demi journée de vélo ? Cette pensée me fait frémir. La singulière exigüité du pays m’inspire un sentiment de grande vulnérabilité pour le Karabagh, protégé principalement par les obstacles naturels que sont ses reliefs, qui de l’intérieur sont en revanche des freins à la rapidité des communications et des transports de troupe. On comprend mieux l’indispensable glacis sécuritaire constitué autour des limites de la république du Haut Karabagh, ainsi que l’inextricable casse-tête d’une restitution de territoires dans le cas d’un hypothétique règlement pacifique du conflit.
Mes tentatives pour trouver une famille d’accueil sont vaines : les rues de Stepanakert sont pleines d’une foule de jeunes gens pressés d’aller au concert. Ils n’ont que faire d’un cycliste suant et haletant, et d’expérience, je sais que les jeunes prennent rarement l’initiative de ramener quelqu’un chez leurs parents, chez lesquels ils habitent presque tous. Je vais donc terminer lamentablement à l’hôtel, ce que la plupart de mes interlocuteurs de hasard me conseillent lorsque j’évoque un hébergement chez l’habitant. On m’indique l’hôtel Naïri, dont la bonne réputation semble apparemment consensuelle. En chemin, je croise nombre de jeunes filles en groupe, parfumées et parées de leurs plus beaux habits, convergeant elles aussi vers l’épicentre de cette soirée. Est-ce la semi pénombre, le fait qu’elles soient apprêtées avec soin, ou un effet de suggestion ? Il me semble que les rabiznoclards (néologisme maison contractant les termes « rabiz » et « binoclard ») ne se sont pas trompés…
A l’hôtel, le patron m’accueille, un grand type polyglotte au bagout charmeur. Agop est né en Syrie, a transité quelque temps en France et a fait fortune en Australie. Il a investi dans cet hôtel, où il passe la moitié de l’année, et l’autre moitié en Australie. Une vie sans hiver en quelque sorte. Agop me met à l’aise, et délivre un vrai service à l’occidentale, avec une touche easy-going à l’australienne. Les clients ce soir là sont pour la plupart des americahay, venus faire un tour organisé. Je suis le seul routard crasseux dans la place. Une douche s’impose, et ô luxe inouï, à l’eau chaude, pour la première fois depuis Guioumri. Je prends également un repas gargantuesque, car le khachlama de midi, bien que consistant, s’est vite évaporé au cours de cette étape exigeante, et le restaurant de l’hôtel semble servir de la bonne victuaille. Momentanément défait par l’effort digestif et la fatigue accumulée, je m’écroule sur mon lit. Au loin, on entend, étouffé, l’écho du concert. Je décide de renoncer à cette forfaiture à l’horizontale, alors que la ville entière fait la fête.
Je sors faire une petite promenade digestive à vélo dans Stepanakert by night. En short et tous feux allumés, je remonte l’avenue Azadamartikneri [des hommes libres] / martyrs de la liberté, provoquant un certain effet sur les foules qui descendent l’avenue, le concert étant terminé. J’entends ci et là des exclamations étonnées ou franchement amusées, où il est question de « etzanivov » [en vélo], de « nayir » [regarde]. Le vélo et le short, qui plus est la nuit, ne sont apparemment pas encore en vogue ici, mais qu’importe, la mode vient d’être lancée ! Stepanakert s’est refait une beauté : ses rues sont propres et parfois bien éclairées. Les bâtiments du centre sont entièrement retapés et le dôme du parlement brille de mille feux, tel un phare dans la ville. Les policiers régulent avec rigueur la circulation quelque peu congestionnée de cette soirée et me détournent même d’une rue interdite à toute circulation. Je fais quelques tours concentriques en allant diffuser la mode du vélo nocturne en short dans les quartiers périphériques, puis rentre clore cette grosse journée par un bon roupillon.
Je consacre la journée suivante à des flâneries diverses, papote avec quelques martig rencontrés au hasard de mes déambulations, essentiellement des hommes. Dans l’ensemble, ces Karabaghtsis me semblent moins accablés par les difficultés du quotidien que les autres Hayastantsis, un je ne sais quoi de plus résilient, ou peut-être le fait que rien ne peut être pire que la guerre. D’ailleurs, ils tiennent à ce que cela se remarque. Au Karabagh, on m’a en effet souvent demandé si j’avais perçu des différences entre ces deux souches d’arméniens, et les gens d’ici vantent volontiers la force morale du Karabaghtsi, censé être un tantinet plus résistant, volontaire et combatif que son homologue mollasson d’outre Kashatagh (région séparant le Karabagh de l’Arménie). Et lorsqu’on me questionne sur mes propres origines – une partie de mon ascendance arménienne est anciennement originaire du Karabagh – on me dit que mon mode de locomotion est bien la preuve de la force et de la volonté caractéristique du Karabaghtsi, même génétiquement dilué ! Mon célibat dévoilé, on m’incite également à m’intéresser aux aghtchikner locales, dont beaucoup d’entre elles, trentenaires, seraient restées célibataires en raison de la conjonction des pertes liées à la guerre et de l’émigration masculine en Russie. D’après les locaux, elles auraient des qualités d’épouses qu’il serait difficile de trouver ailleurs. Décidément, je ne sais pas si les Karabaghtsis ont réellement plus de vertus morales que le reste des arméniens, mais ils semblent avoir en tout cas avoir bien développé un défaut plutôt répandu chez les hay : celui de l’immodestie…
En début d’après midi, je vais au ministère des affaires étrangères. Huit ans auparavant, j’y ai fait la connaissance de Maria, une jeune employée qui jadis nous avait hébergé chez ses parents moi et mon compagnon de route. Les fonctionnaires m’annoncent qu’elle ne travaille plus au ministère, et qu’à l’instar de la plupart des gens que j’ai rencontré lors de mon précédent voyage, elle est partie depuis plusieurs années à l’étranger. J’apprendrai par la suite qu’elle devait revenir au Karabagh peu après mon passage.
Grâce à Agop, je repars allégé d’une sacoche contenant des affaires dont je pense pouvoir me passer pour les quelques jours qui restent. Le patron de Naïri a en effet décidé d’aller assister au match de foot historique. Il me rendra ce service appréciable de prendre la sacoche avec lui pour la remettre à Raffi. Dans l’air frais et clair du matin, je m’élance léger et un peu fauché mais néanmoins guilleret à l’ascension de l’ Azadamartikneri, sur laquelle j’ai repéré la veille au moins deux distributeurs de billets acceptant la visa. Angoisse et damnation ! Aucun des deux ne fonctionne. Si je ne trouve pas le moyen de retirer de l’argent, le voyage est terminé, je vais devoir me trouver de la place dans un minibus pour Yerevan, et je ne sais même pas si j’aurai assez d’argent pour ça. Je quadrille la ville à toute allure et écume toutes les banques. Certaines permettent le retrait sur mastercard mais pas sur carte visa. Aucune n’autorise le retrait sur relevé des coordonnées de la carte visa, et en dépit de l’assurance que l’on me donne qu’il s’agit seulement d’un petit problème technique vite réglé, le réseau visa ne fonctionne toujours pas au bout de deux heures. La seule solution est d’emprunter de l’argent à Agop – en espérant qu’il accepte - et demander à Raffi de le rembourser dès qu’il arrive à Yerevan. Je file dare-dare à l’hôtel Naïri. Trop tard, Agop est déjà parti. Je l’appelle sur son portable, il accepte de me prêter 40 000 drams (environ 80 euros) par l’intermédiaire de la réception de l’hôtel. Ouf, pas évident ! Ce genre de deal, ailleurs qu’en Arménie et entre arméniens, n’aurait certainement pas été possible. Il faut dire aussi que dès le début, Agop semblait m’avoir à la bonne. Un coup de fil à Raffi, et l’affaire est réglée, il lui donnera l’argent à Yerevan en réceptionnant la sacoche.
Renfloué, rasséréné, requinqué mais largement retardé, je remonte pour une nième et dernière fois l’Azadamartikneri et me lance à l’assaut de l’ancienne capitale du Karabagh. Plutôt en forme après cette halte réparatrice à Stepanakert, et moitié moins chargé, j’expédie les huit kilomètres de montée jusqu’à Chouchi en près d’une demi-heure. Un rapide tour des lieux me donne l’impression qu’il ne s’y passe pas grand-chose, et les rues paraissent désertes. Unique client d’un restaurant proche de l’office du tourisme, je partage le repas des employées, des femmes de Bakou, qui me racontent leur nostalgie de l’ère soviétique, au temps de l’amitié entre les peuples. Elles évoquent un temps où azéris, arméniens, russes et autres soviétiques trinquaient fraternellement, nouaient des amitiés pour la vie, et parfois, se mariaient les uns avec les autres. Le temps d’un repas, elles font revivre pour cet hôte de hasard que je suis ce que furent leurs vies dans cette capitale cosmopolite aux confins de l’empire, et tel un vin légèrement enivrant, se servent et se resservent encore de cette nostalgie d’un âge d’or perdu. Elles s’adressent à moi en russe, comme si seule cette langue pouvait parler des jours heureux du temps jadis. Et elles en oublient finalement de me servir le plat de pommes frites que j’avais commandé…
Repus et prêt à affronter les dénivelés de l’Artsakhi lernacherta (chaîne montagneuse dorsale du Karabagh), je fais un tour à l’office du tourisme, aussi majestueux et rutilant que la ville semble végéter. Deux charmantes hôtesses m’accueillent et me montrent les maigres richesses du lieu : quelques objets d’artisanat, des photos du temps d’avant le désastre de 1920 (massacre de la population par les troupes moussavatistes azéries), des photos d’églises et de monastères, deux trois meubles d’époque, des livres sur l’histoire et l’art du Karabagh, des documents officiels historiques. En somme, une incantation au développement du tourisme local plus qu’un réel centre touristique…
Un petit tour sur les montagnes (…russes !) qui surplombent les panoramas splendides du Karabagh profond, et j’atteints Berdzor quelques heures plus tard. L’ancienne Latchine, le lien ombilical avec la mère patrie dont la prise en 1992 a marqué un tournant dans la guerre, occupe une vallée apparemment peu peuplée et parsemée ci et là de quelques ruines. Mon arrivée sur la place principale du village provoque vite un attroupement de curieux, dont je comprendrai un peu plus tard qu’ils viennent profiter d’une attraction si rare en ce lieu de morne ennui. Passées les formalités d’usage, les hommes de ce comité d’accueil improvisé me racontent brièvement l’histoire du lieu. Ils viennent pour la plupart d’Arménie et se sont installés ici à la fin du conflit, prenant la place de populations kurdes ayant déserté les lieux. Certains louent la sage décision de ces kurdes et regrettent de ne pas les avoir imité. Ils me disent en effet qu’après une période d’effervescence pionnière, la région est tombée en décrépitude, victime des prévarications d’un gouverneur local corrompu jusqu’à l’os. Le filou a depuis été démis de ses fonctions sous la pression populaire, mais la nouvelle administration leur semble incapable de donner un nouvel élan. Résultat : ils partent, qui pour l’Arménie, qui pour la Russie. D’après mes interlocuteurs, sur place ne resterait qu’un peu moins de la moitié des pionniers de la période faste du kashatagh (région de latchine), dont beaucoup n’attendraient qu’une occasion propice pour fuir le marasme.
Arrive alors un colosse jovial qui répond au nom d’Hovanes et qui me propose de faire un échange : je prends sa vieille camionnette antédiluvienne et lui donne mon vélo. « Hamatzaïn em » lui-dis-je, « baitz nakh kez khorourt em dalis aïs etznive portzel, vesta em vor hedo anbaïman ko hin Mechina norits kekouzes ! » [D’accord, mais d’abord je te conseille d’essayer ce vélo, je suis sur qu’après tu voudras de nouveau ta vieille voiture]. Le géant enfile mon fidèle destrier, s’élance sur quelques mètres, zigzague, manque de tomber et finit par caler dans une côte. « Djicht es ! » lance rigolard Hovanes, « Im avtomekinan bahoum em ! » [Tu as raison, je garde ma camionette]. Comprenant que je n’irai pas plus loin que Berdzor et que je n’ai nulle part où aller, il m’invite chez lui. Auparavant, il tient à me montrer ses réalisations : Hovanes est en effet tailleur de pierre et a contribué à la réalisation des monuments locaux, tel que les stèles concentriques à la mémoire des martyrs de la guerre du Karabagh, les ornements de l’église de Berdzor, ainsi que d’autres ouvrages dont plusieurs superbes Khatchkars. Il habite une maison construite il y a une dizaine d’années, plutôt spacieuse et confortable pour les standards locaux, puisque dotée de l’eau courante, de l’eau chaude et de toilettes à l’occidentale. L’aménagement intérieur reste néanmoins modeste, à l’image des revenus d’Hovanes, dont les affaires végètent depuis la fin de la belle époque du Kashatagh. Dommage pour un artiste de sa qualité, dont les compétences pourraient trouver à se valoriser ailleurs. Hovanes le sait et il songe sérieusement à quitter Berdzor. Seul le retient ici le fait de ne pas trouver acquéreur pour sa maison et donc de ne pas pouvoir récupérer ce qu’il a investi dans sa construction et son aménagement. Nous passons la soirée à refaire le monde, l’Arménie, le karabagh, la Turquie et l’Azerbaidjan, jusqu’à une heure tardive.
Le lendemain au réveil (difficile), lorsque je passe au salon, je trouve…un officier soviétique ! Il s’agit en fait d’Hovanes, qui porte un uniforme militaire. Ce matin en effet, il va enseigner la construction et l’architecture à l’école de Berdzor. Rituel vestimentaire un brin solennel, surtout quand il s’agit de donner cours à une poignée d’élèves dont la plupart sont les enfants des amis et voisins ! Un bon petit déjeuner avec du fromage au miel et quelques photos de khatchkars et vient le moment d’émouvants adieux : « Mius ankam, yerp keveradarnas, elli egour mer doun, baitz goutse aystegh tchelinem, haystanoum kam Roussastanoum kam ourich degh artasahman kelinem…» [la prochaine fois, quand tu reviendras, passe à la maison, mais peut-être que je n’y serai pas, je serai en Arménie, en Russie, ou ailleurs à l’étranger…]. Akh, Hovanes djan, guidem, guidem, comme la plupart des gens que j’ai rencontrés, tu as les pieds en Arménie, mais tes espoirs regardent ailleurs.
J’aborde alors la partie physiquement la plus dure du voyage, avec d’importants dénivelés, mais dans des paysages grandioses qui récompensent amplement des efforts déployés. Je fais le plein à l’épicerie du village de Tegh, d’où est originaire le père de l’actuel président Serj Sarksian. « Ir endanige aysdeghits e, paytz leriv izour e : mez mot el douneri medzamasnoutioune djour tchounen » [Sa famille vient d’ici, mais ça ne sert vraiment à rien, même chez nous, la plupart des maisons n’ont pas l’eau courante] me dit l’épicier. Effectivement, le village parait bien pauvre.
J’atteins Goris, au fond de sa cuvette, entourée d’une route chargée d’un trafic inhabituellement dense par rapport à ce que j’ai pu voir jusqu’alors en Arménie. Je branche quelques types à la recherche d’un resto. La plupart me font mauvaise impression : vulgaires, manifestement incultes, et somme toute franchement grossiers. Les indications qu’ils me donnent sont foireuses, je décide de quitter la ville. Je trouverai un resto moderne et très propre plus loin vers l’ouest, en surplomb de la ville. Lorsque je reprends la route, la fréquence des passages de poids lourds devient franchement incommodante, notamment dans les fortes montées où ma vitesse voisine la leur, m’obligeant à supporter longtemps leurs gaz d’échappement. Et ça ne risque pas de s’arrêter : plus au nord, la crise géorgienne a interrompu l’approvisionnement de l’Arménie en carburant russe et autres denrées. L’Iran compense actuellement cette pénurie, d’où la noria de camions, dont beaucoup transportent manifestement des hydrocarbures. Je décide alors de tricher (encore une fois !) pour épargner quelque peu mes poumons. J’arrive sur une aire de stationnement routière où les chauffeurs s’arrêtent pour approvisionner en eau le radiateur, mis à rude épreuve sur ces routes de montagnes. J’accoste certains d’entre eux, leur demandant de me prendre à bord. Les chauffeurs iraniens pour la plupart, ne veulent pas : le camion est plein, une question de sécurité ou d’assurance me font-ils comprendre avec des bribes d’anglais, d’allemand, de russe ou d’arménien.
Un jeune homme blond d’allure sympathique m’aborde en anglais : “Hello, my name is Mehdé, I’m a turkish boy. I come from Iran, what about you ?”A la manière directe et courtoise avec laquelle il s’adresse à moi, je reconnais le style de communication à l’iranienne que j’appréciais tant chez les habitants de ce pays. Mehdé, 26 ans, est sur le chemin du retour après dix jours de voyage en Arménie. Nous partageons nos impressions. Mehdé ne s’est pas trop plu en Arménie, il a trouvé les gens trop orgueilleux et grossiers à son goût, et peu flexibles pour communiquer avec quelqu’un qui ne parle ni l’arménien ni le russe. Je partage quelque peu son avis, tant les gens d’ici me paraissent souvent manquer de la politesse dont nous pouvons avoir l’habitude en France. On peut également leur trouver fréquemment une attitude de prime abord plutôt hautaine et défiante, alors que les iraniens auraient tendance à se montrer plus ouverts dans le contact initial. J’indique à Mehdé qu’une fois passée cette façade, et outre la barrière du langage, les arméniens savent se montrer conviviaux et souvent aussi accueillants que peuvent l’être les iraniens. Mehdé n’est cependant certainement pas très objectif sur le jugement qu’il porte sur les arméniens. En le « cuisinant » quelque peu, celui qui se présente comme un azéri d’Iran, affirme que les turcs, les azéris d’Iran et ceux d’Azerbaïdjan ne forment qu’un seul et même peuple, que les arméniens n’ont rien à faire au Karabagh, et que si les arméniens s’obstinent dans leur « nationalisme », ils finiront par en payer les conséquences. J’ai beau tenter de lui expliquer que ce n’est que justice pour ce peuple qui a frôlé la disparition après le génocide par les turcs, que de soustraire une partie des leurs à la férule oppressive d’un Azerbaïdjan hostile et historiquement illégitime. Rien à faire, Mehdé, ne comprend pas la différence entre le nationalisme impérialiste et destructeur des turcs ou des azéris, et celui des arméniens, défensif et conditionné par la menace d’anéantissement turco-azérie. Pourtant, lui-même n’est pas en reste en matière de nationalisme, zélateur de l’unité panturque qui affirme que les azéris sont une majorité en Iran, et que l’avenir leur appartient ! C’est décidemment une tare désespérante chez nombre de ces touraniens, d’abord aussi sympathiques soient-ils, que de vilipender la paille patriotique dans l’œil de leur voisin au lieu de s’inquiéter de la poutre fascisante qui leur ravage le cerveau !
Je trouve finalement de la place pour moi et le vélo dans une camionnette conduite par deux presque quinquagénaires qui reviennent du karabagh après y avoir vendu des tomates de la région d’Armavir, moins chères que les locales. Youra et Karen m’expliquent leurs combines pour gagner un peu d’argent par ci par là. Apparemment rien de bien profitable ni solide ou pérenne, la galère post-soviétique, quoi ! Ils adorent m’entendre parler arménien et me félicitent : «Abriss ! Ko tsakoume tches moratsel » [bravo ! Tu n’as pas oublié tes origines]. Nous traversons les paysages puissants du Syounik et du Vayots dzor, et n’était-ce les poids lourds, j’aurais bien aimé faire ce parcours en vélo. Mes deux sympathiques chauffeurs me laissent à l’entrée de la vallée de l’Arpa, qui mène à Djermouk, en me recommandant à Dieu.
Le très Haut a apparemment bien voulu me rendre la route sûre car il ne m’est rien arrivé, mais n’a rien fait pour me la rendre facile : au bout d’une demi-heure de grimpette, un vent surpuissant se lève, qui fait chanter les pilônes, plier les arbres, débarouler des bottes de foin à travers la route, et qui me déporte ou me scotche au bitume. Au kilomètre 12, je déclare forfait. Non loin se trouve un cimetière abrité du vent où un homme d’une vingtaine d’année fait bruler des petits cristaux jaunâtres sur une tombe où figure l’effigie d’une femme. Je m’approche, attends que l’homme achève de se recueillir, et lui demande ce que signifie le rituel auquel il se livre. « Tche guides ? » me fait-il, un tantinet irrité. « Dou hay es, tche ? Mer avantoutiounere tche guides ? » [Tu es arménien, non ? Tu ne connais pas nos traditions ?]. Je lui fais comprendre que les arméniens de France sont considérablement assimilés pour la plupart et que c’est déjà bien si je m’intéresse à l’Arménie et si j’arrive à aligner quelques phrases en arménien, faut pas être trop exigeant tout de même ! Il m’apprend qu’il s’agit d’un rituel consistant à honorer la mémoire du défunt, en l’occurrence sa soeur, décédée il y a 2 ans d’une maladie pulmonaire. J’expose mon problème actuel : il me faut une place dans une voiture pour faire les 12 km restants jusqu’à Djermouk. Dix minutes après un taxi se présente au cimetière et me conduit à la station thermale, pour un tarif très correct. Vu ma situation d’échec et mat sans alternative, je craignais en effet une arnaque, mais le fait que l’homme du cimetière m’a recommandé au chauffeur a peut-être permis de l’éviter.
J’arrive à Djermouk alors que la nuit tombe. Le coin ne m’a pas l’air si terrible que ça, parsemé d’hôtels soviétiques parfois vétustes. Le chauffeur de taxi me recommande l’ancien sanatorium pour la modicité des tarifs, me mettant en garde contre les prix onéreux dans la plupart des hôtels locaux. Bien que vacciné contre la tuberculose, j’hésite à aller passer la nuit à l’ex-QG des tubards. Je m’approche d’un hôtel illuminé de toutes parts comme un navire dans la nuit. Devant moi passe un énorme 4x4 noir type hummer aux vitres fumées qui s’arrête devant l’hôtel. Il en sort quatre types en costard au look mafieux dont deux portent des lunettes noires (alors qu’il fait presque nuit !), et qui rentrent dans le bâtiment. Bon, les mafieux ou le bacille de Koch ? J’opte pour les bactéries et fais demi-tour vers le sanatorium. Personne à l’accueil. Dans le salon complètement défraichi, une brochette de babig sont hypnotisés par la télévision qui retransmet le match du siècle. J’ai du mal à distraire l’un d’eux pour m’indiquer le responsable de l’établissement. Celui-ci me reçoit avec l’air d’être surpris qu’on lui demande une chambre. Il ne sait pas s’il y a une chambre de libre. Il passe un coup de fil, puis un autre, me dit de patienter. J’en profite pour faire le tour des lieux, et je fais du coup un voyage dans le temps, l’ensemble étant franchement vétuste. Dix minutes plus tard, il y a une chambre de libre. Je prends mes bagages, quand, coup de théâtre, le téléphone retentit dans le bureau du responsable. Djour tchika Seniaki medch [il n’y a pas d’eau dans la chambre]. Du coup, le responsable ne veut plus la louer, il m’indique un hôtel proche.
200 mètres plus loin se trouve en effet un grand hôtel d’un certain standing : grands plafonds, parquet en marqueterie, moquette de luxe, confort aux normes occidentales. J’y passe la nuit pour 20 euros avec en prime un repas improvisé dans les cuisines de l’hôtel, où le personnel m’invite à porter des toasts à l’alcool de prune. Le lendemain, je me laisse glisser le long de la vallée de l’Arpa jusqu’à Vayk, avec dans le dos une douce brise qui n’a rien à voir avec le souffle rageur de la veille. Je fais une halte dans un village non loin d’Areni et demande à des guioughatsi de me préparer une bonne plâtrée de riz car mon transit intestinal vient de s’accélérer et de se fluidifier de manière intempestive. S’agit-il des pommes de Meher que j’ai mangé la veille en les rinçant sommairement, ou du repas informel d’hier soir, ou tout simplement de la rencontre avec un variant local de la flore digestive normale ? Impossible de savoir, et de toute façon, ce genre d’inconvénient est inévitablement inhérent à la manière dont se déroule ce voyage. En général, 24 heures de riz + smecta + coca ramènent le transit à des proportions plus raisonnables. En attendant, dommage pour les dégustations de fruits dont la région regorge et dont les locaux font moult étalages tentateurs au bord de la route.
Aux alentours du village de Parouyr Sevak, un panorama superbe s’offre à moi : le soleil incendie la brume qui s’élève de la plaine de l’Ararat tandis que la pyramide bicéphale du Massis diffracte ses rayons en une gigantesque couronne flamboyante. Dans de tels moments, on comprend mieux pourquoi cette montagne occupe une place aussi massive que ses dimensions dans l’imaginaire collectif arménien. Plus bas, à Yeraskhavan, alors que je voulais longer la frontière avec le Nakhitchevan azéri, une nuée de moustiques voraces m’assaille, alléchés par l’aubaine de mes jambes dénudées gonflées de sang par l’effort. Pas vraiment une surprise : les gens de la montagne m’avaient dissuadé de passer la nuit dans la plaine, infestée de ces insectes incommodants qui pullulent dans cette région marécageuse dédiée à la pisciculture. La mention dans la littérature de cas de paludisme dans le sud de la plaine de l’Ararat me semblait très étonnante, …plus maintenant ! Je rebrousse chemin et fonce vers le Nord-ouest, évitant les ralentissements ou les arrêts où je sers de diner aux moustiques.
La nuit tombe, je m’arrête épuisé dans la ville d’Ararat, au terme d’une étape de près de 125 km. Je passe la nuit chez un bon samaritain. L’appartement est vétuste, comme la majorité des logements de particuliers que j’ai vus en Arménie, mais la famille dispose d’équipements Hi-fi, vidéo et informatiques corrects. Ceci est d’autant plus appréciable que sa femme, lourdement handicapée, ne peut guère se déplacer en dehors du domicile. Abraham me confie que sa situation n’est pas trop mauvaise. Grâce à son amitié avec le maire, il a accès à un emploi public, alors que la majorité des gens de son âge seraient ici sans emploi. Beaucoup des membres de sa famille ont émigré à l’étranger, et n’était-ce le refus de sa femme de quitter l’Arménie, il aurait suivi le même chemin.
Le lendemain, je file sur Erevan sur une route sans relief, pour la première fois depuis mon départ de Goumri. Les environs semblent plus peuplés qu’ailleurs en Arménie, le trafic, plus dense, et les chiens plus nombreux, mais tout aussi velléitaires. Je m’arrête dans une station service pour prendre un ultime coca thérapeutique. Je n’aime pas vraiment cette boisson, à laquelle je préfère de loin les nombreux et savoureux jus de fruit made in Hayastan qu’on trouve partout en Arménie. Attention néanmoins à ne pas les confondre avec les sodas fruités locaux, dont le goût trahit une étroite parenté avec les excipients pharmaceutiques…La serveuse de la station service m’explique les difficultés du quotidien : 35 000 trams de salaire mensuel, une fille à l’université dont les frais de scolarité et les transports quotidiens jusqu’à la capitale engloutissent près de la moitié. Elle souhaite que sa fille réussisse à l’étranger. « Hayastane, abrelou yerguir tché » [l’Arménie, ce n’est pas un pays pour y vivre
L’arrivée dans le centre de la capitale est pénible : il fait chaud, beaucoup de voitures dans les rues, peu de vent, l’air est lourd et pollué. Je regrette l’air vif des montagnes Je me rends directement à un rendez-vous avec un des étudiants les plus brillants de sa génération. Artak, 27 ans, a traduit les documents ottomans officiels que ma famille a conservé. Il a également fait une partie de son cursus à Harvard, a renoncé à une carrière aux États-Unis, est revenu en Arménie, et mène actuellement des recherches universitaires. Je le rejoins dans un restaurant de l’avenue Abovian où une journaliste l’interviewe. Artak a en effet participé à l’accueil du président Gül, et la journaliste recueille son analyse sur la nouvelle orientation des relations arméno-turques. J’ai du mal à suivre l’entretien, tant le registre de vocabulaire qu’emploie Artak diffère de celui que j’ai eu jusqu’alors l’occasion d’entendre en Arménie. Ce n’est pas vraiment le langage du peuple !
Nous échangeons sur nos expériences respectives, lui aux Etats-Unis et moi en Arménie. Artak me dit être revenu en Arménie, renonçant à de meilleures perspectives, notamment matérielles, car, dit-il, il y a plus à faire en Arménie. La réadaptation au pays en rentrant des Etats-Unis ? Un peu difficile me dit Artak, notamment en ce qui concerne les rapports sociaux au quotidien : les gens lui apparaissaient tristes, renfrognés et peu serviables les uns avec les autres. De son séjour en Amérique, il avait conservé l’habitude de sourire d’emblée aux gens, ce qui paraissait ici incongru au point qu’un épicier lui dit un jour : « mais qu’est ce que tu as à sourire comme ça ? Il n’y a pourtant pas lieu d’être heureux ! ». Artak partage mon impression sur le mauvais état socio-économique et moral de la majorité de la population arménienne, mais reste confiant dans l‘avenir et dans la capacité de ce pays à se redresser rapidement et à inverser les tendances migratoires. Je quitte Artak, heureux de constater que ce pays compte des individus de qualité, porteurs de valeurs d’avenir, et investis d‘un véritable attachement patriotique à ce pays en souffrance.
J’arrive chez Raffi, Loussine et leurs enfants, dont l’accueil me donne l’impression de rentrer à la maison. Soirée dans un restaurant branché d’Erevan, la dolce vita bat son plein, les campagnes miséreuses paraissent si loin. Sentiment d‘être sur une autre planète.
Le lendemain, j’ai rendez-vous avec Gayané dans le centre d’Erevan, la leçon d’arménien doit continuer ! Et là, surprise ! Ma bienfaitrice de Dalarik, Mariné, l’accompagne. Clin d’oeil à notre conversation pédagogique d’alors, Gayané m’offre un dictionnaire français - arménien…Je prends des nouvelles de Lilith, qui parait-il, aurait demandé à ce que je revienne. Nul doute que j’irai rendre visite à cette adorable petite fille lors de mon prochain voyage en Arménie ! Nous passons quelques moments de franche rigolade au restaurant et à se promener dans les rues du centre de Yerevan. Gayané et Mariné me font remarquer que mon sens de l’humour est typiquement arménien. Peut-être, à moins que l’humour gaulois et son pendant arménien ne soient proches, ou que l’humour ne soit en fin de compte qu’une sensibilité particulière à l’absurde, au paradoxe et à la dérision, inhérente à l’individu et non au contexte ethnoculturel auquel il appartient. Mon maitre de stage en neurologie à Montréal affirmait que l’humour est la marque de l’intelligence. Il a certainement raison...
Dernier soir sur Yerevan. Raffi et moi jouons avec les enfants au moment d’aller les coucher. Cela me rappelle le caractère particulièrement affectueux des relations entre les parents et leurs enfants chez les arméniens, et mon grand-père arménien (je suis en effet d’ascendance mixte) qui adorait jouer avec moi. J’emballe mes affaires à regret, j’étais bien dans cette famille d’adoption pour quelques jours. J’aurais également bien aimé profiter un peu plus de Yerevan, de sa dolce vita, de ses musées, de ses rencontres de hasard et des connaissances que je n’ai pas eu le temps de revoir. Adieux émus, assortis de l’assurance de se revoir et je quitte Raffi et Loussine vers minuit. Un taxi m’emmène sur zvartnots, la route de nuit en vélo ne me paraissait pas franchement recommandable. Le chauffeur vit habituellement en Ukraine, mais fait le taxi entre Yerevan et Zvartnots durant la période estivale. Et comme pour mieux justifier son exil, il me glisse : « Hayastane, chad gueghetsik Yerguir e, baitz abrelou degh tché » [l’Arménie, c’est un très beau pays, mais pas pour y vivre]. A l’aéroport, un quinquagénaire m’avise : « Douk garokh ek im degha hedtvel ? Arratchin ankam né, vor na otanavov é djamportoum » [Pouvez-vous veiller sur mon fils ? C’est la première fois qu’il voyage en avion]. Je prends donc sous mon aile bienveillante Stepan, 19 ans, qui part pour l’Allemagne où l’attend une famille au pair. Lorsqu’il maitrisera suffisamment bien la langue, il complètera ses études à l’université locale, en sciences physiques. Quelque chose me dit que le retour en Arménie risque d’être hypothétique…
Je me suis acquitté de ma mission. Malgré un report de vol lié à un retard dans les correspondances, j’ai accompagné Stepan et me suis occupé de lui jusqu’à ce que je prenne mon vol pour Paris. Situation porteuse d’une étrange symbolique de réciprocité : durant ce voyage, je n’ai cessé de m’en remettre aux gens, pour me nourrir, me loger, me diriger, me conseiller ; et voilà qu’au moment de quitter ce peuple, on me confie l’un des leurs pour l’accompagner dans son transit vers l’occident…
En rentrant chez moi, je tombe sur une étudiante russe qui me demande son chemin, d’abord en anglais, puis en russe. Lorsque je veux lui répondre, ce sont des mots arméniens qui viennent en premier. Ça y est, j’y suis arrivé, je mesure les progrès effectués depuis trois semaines : l’arménien a pris l’ascendant sur le russe ! Il restera maintenant à cultiver ces acquis encore fragiles en parlant systématiquement l’arménien avec les interlocuteurs arménophones qui croiseront mon chemin à l’avenir.
Outre la langue, j’ai ramené de ce voyage des souvenirs, des impressions, des amitiés que je ne suis pas prêt d’oublier. J’y ai aussi laissé quelques kilos, et une forme physique que je mettrai quelques semaines à récupérer, tant le rythme fut intense, les temps de repos trop brefs, et le confort souvent minime. C’était le prix à payer, raisonnable, pour être au plus proche des éléments, de la terre, des gens, et de leur quotidien, dans le temps, trop bref, qui m’était imparti. Les reliefs, dont je redoutais l’amplitude, de même que les fortes chaleurs du milieu de la journée, se sont révélés tout à fait négociables. Un bon tiers du trajet s’est même déroulé en terrain plat ou faiblement déclive (plaine de l’Ararat, frontière turque, Sevan et marge orientale du Karabagh). Sur le plan humain, hormis quelques rares arnaques ou incivilités, le contact avec les gens a été très convivial et généreux. Il est vrai qu’en tant qu’arménien de diaspora, c’est un peu comme si on rentrait au pays, et il y a un je ne sais quoi de familier, une sorte de lien quasi familial, qui s’établit avec les gens. Je n’ai pas revu la plupart des connaissances que je m’étais fait lors de mon précédent voyage, la plupart ayant quitté le pays. Je m’en suis fait de nouvelles, avec souvent, le sentiment qu’eux non plus ne seront plus là dans quelques années. Arménie, je me suis rapproché de toi, terre dont les enfants s’éloignent en une intarissable hémorragie…
Reprenant le cours de mon existence habituelle, alors que je suis encore sous l’emprise de mes souvenirs tout frais, je mesure à quel point la vie est douce dans ce bon pays de France, et nos difficultés, si dérisoires par rapport aux épreuves quotidiennes qu’affronte stoïquement la majeure partie de la population arménienne. Les progrès réalisés par l’Arménie depuis mon précédent voyage semblent bien ténus, ou du moins ne pas s’être traduit en améliorations déterminantes dans la vie quotidienne de la plupart des gens. La pérennisation du marasme conjuguée à l’insuffisance flagrante de justice sociale et à la menace de conflit avec l’Azerbaïdjan conduit à enraciner dans les esprits la perte d’espoir dans l’avenir de la nation. L’émigration est toujours la solution la plus évidente aux difficultés locales vécues comme insurmontables et durables. Ce peuple mérite néanmoins mieux que la médiocrité dans laquelle il stagne depuis près d‘une vingtaine d‘année. Les arméniens sont en effet pour la plupart d’entre eux des gens attachants, hospitaliers, joviaux et chaleureux, en dépit d’une apparence souvent un peu frustre liée à leur spontanéité, la dureté de leurs conditions de vie, et la faible culture de la politesse dans l’espace ex-soviétique. Ils sont également endurants et patients, peut-être même trop, allant jusqu’à la limite où seul demeure viable l’exil. La décennie à venir sera cruciale : si l’Arménie ne réussit pas à offrir des conditions de vie décente à une large majorité de ces citoyens, les jeunes générations qui se sont exilées jusqu’à maintenant ne reviendront pas, et s’enracineront définitivement en diaspora. Les générations ultérieures continueront à partir, et les effets d’une déplétion démographique à la progression géométrique se manifesteront, avec des conséquences potentiellement catastrophiques sur les plans économiques, militaires et politiques. J’ose espérer que l’Arménie saura trouver les moyens d’un redressement rapide, et que le constat empirique que je pourrai dresser de la situation sociale si je revenais dans une décennie, sera autrement plus optimiste pour l’avenir de ce pays.












