mercredi 3 juin 2009

Assimilation

Lorsque Gayané avait rencontré Pierre-Henri, elle avait vu son destin dans ses grands yeux bleus lorrains. Elle avait longtemps cherché un hay degha, mais n’avait pas rencontré de garçon à son goût. Trop peu d’occasions de rencontres, trop peu de monde, trop de micro-communautés locales imperméables les unes aux autres, trop de méfiance et d’intolérance au sein du microcosme communautaire.

Au début, sa famille cachait mal son dépit. « Aman, aman ! Notre Gayané, notre joyau, notre survivance, la prunelle de nos yeux, mais pourquoi ne s’est-elle pas trouvé un arménien ? ». Ils se marièrent et la famille oublia ses regrets. « Il est bien finalement ce Pierre-Henri. Gentil, attentionné, honnête, travailleur…après tout, presque un arménien ! Et puis nous vivons en France maintenant, à quoi bon rester entre nous ? ». Il fallait être de bons citoyens, bien intégrés. Ne pas offrir de résistance au grand brassage uniformisateur des identités dans le giron jacobin, qui lui-même n’était qu’une variante locale du rouleau compresseur de la globalisation.

Les pontes communautaires, trop occupés à serrer des paluches officielles, n’avaient pas compris que la seule chance de survie de leur culture certes si belle, mais si faible et si fragile, résidait dans les unions des leurs entre eux et dans leur jubilation à vivre cette culture. Ils n’avaient rien fait pour endiguer la dilution, se contentant de se gargariser des impressionnantes facultés d’intégration des leurs, alors qu’il s’agissait en fait d’une assimilation rapide et massive.

Les enfants des enfants de Gayané oublièrent tout du monde de Haïk, jusqu’à la signification du nom de leur grand-mère. Ce nom que les générations précédentes avaient réussi au prix de sacrifices inhumains à sauver de la disparition dans les chemins arides et sanglants de l’Anatolie en fusion. Ce nom tomba dans l’oubli, jusqu’à ce que, peut-être, un généalogiste l’exhume un jour de vieux registres d’état-civil pour le coucher sur un fichier où il dormira pour toujours, comme une vieille poterie dans les caves d’un musée.

De toute façon, tout cela n’avait plus aucune sorte d’importance. Il ne restait plus d’arméniens dignes de ce nom dans ce pays. Peut-être quelques vieux amnésiques ci et là, qui singeaient de vieux rituels dont ils avaient oublié le sens. Ils avaient disparu, ne sachant plus ni pourquoi ni comment être arménien.

Pendant quelques temps, ils avaient bien couru après l’illusion d’une justice pour le grand crime, mais ils n’avaient pas compris que les nations entre elles n’étaient que de vieilles prostituées, menteuses, avides, ignorantes de la moindre droiture et parjurant constamment les idéaux qu’elles affichaient.

Dans cette course vers le mythique sommet d’une impossible justice, ils s’étaient épuisés, avaient perdu le nord. De lassitude, ils s’étaient fondus dans la masse, et avaient fini par s’oublier eux-mêmes.

Et Talat riait, riait, riait à fendre le marbre de son mausolée étincelant, et le souffle de son hilarité gonflait d’orgueilleux drapeaux écarlates frappés du sceau de la lune et des étoiles.

Et le monde indifférent valsait, valsait, valsait toujours plus vite dans un tourbillon de dollars et de gaz carbonique, s’enfonçant toujours plus profond dans la fange de son indignité.